Rwanda: les non-dits du génocide de Cent Jours

Le 6 avril 1994, l’avion du président rwandais Juvénal Habyarimana est abattu au-dessus de Kigali. Cet attentat – dont les commanditaires restent à ce jour inconnus – est le signal attendu par les génocidaires pour lancer la chasse à l’homme. Cent jours à peine sont nécessaires aux extrémistes hutus pour massacrer un million de leurs concitoyens, pour exterminer trois quarts de la population tutsie du Rwanda.

Le 9 mai 2005, onze années après les faits, s’est ouvert en Belgique le procès de deux hommes d’affaires rwandais accusés d’avoir pris part au génocide. En 2001 déjà, la justice belge remplit sa mission lorsqu’elle condamne quatre Rwandais pour leur rôle dans des massacres de Tutsis et de Hutus modérés en avril 1994. À Bruxelles comme à Arusha, siège du Tribunal pénal international pour le Rwanda (TPIR), des acteurs du génocide doivent aujourd'hui répondre de leurs actes. Toutefois, si l’on veut que justice soit pleinement rendue, il faudra faire preuve de plus d’audace. Car, si les premiers responsables des tueries sont eux-mêmes rwandais, l’attitude alors adoptée par certains acteurs de la communauté internationale participera, volens nolens, au “bon déroulement” du génocide.

“Si l’on veut que justice soit pleinement rendue, il faudra faire preuve de plus d’audace car l’attitude de certains acteurs de la communauté internationale a participé au ‘bon déroulement’ du génocide.”

Rappel des faits. Le 1er octobre 1990, les hommes du Front patriotique rwandais (FPR) pénètrent, à partir de l’Ouganda, le nord du Rwanda. Ceux-ci revendiquent le droit de retourner dans leur pays d’origine dont ils ont été chassés, parce que Tutsis, par vagues successives depuis 1959. Ils veulent également mettre fin aux massacres sporadiques de leurs frères demeurés au Rwanda. L’offensive du FPR est repoussée par les Forces armées rwandaises (FAR), en cela aidées par des militaires français et zaïrois, mais cet événement provoque néanmoins l’électrochoc ouvrant la voie au multipartisme et au chaotique processus de réconciliation qui débouche sur la signature des accords de paix d’Arusha, le 4 août 1993. Deux mois plus tard, la Mission des Nations Unies pour l’assistance au Rwanda (Minuar) voit le jour afin d’assurer la transformation des écrits en actes.

La Belgique, ex-puissance coloniale qui a gardé de très bonnes relations avec le Rwanda, est naturellement pressentie pour jouer un rôle prépondérant au sein de la force onusienne. Les 450 soldats belges constituent de fait l’épine dorsale de la Minuar, forte de 2500 hommes. Tout cela change le 7 avril, dans les heures qui suivent la mort d’Habyarimana, lorsque dix casques bleus belges sont assassinés par des militaires des FAR. Le choc provoqué en Belgique par ces exécutions sommaires incite le gouvernement à décider le retrait de son contingent de la Minuar, malgré les mises en garde d’officiers belges en poste à Kigali, malgré le massacre de Don Bosco.

Abritant un camp de paras belges, l’Ecole technique Don Bosco devient, dès les premières heures du génocide, un sanctuaire pour 2000 Rwandais pourchassés par les Interahamwe. Lorsque, le 11 avril, les casques bleus casernés à Don Bosco lèvent le camp, les Interahamwe investissent l’établissement et massacrent la quasi-totalité des réfugiés. Cette tragédie n’empêche pas Willy Claes, ministre belge des Affaires étrangères, d’annoncer, le 12 avril, au secrétaire général de l’ONU Boutros Boutros-Ghali la décision de désengagement adoptée par son gouvernement. Pour sauver les apparences, Claes mène ensuite une campagne diplomatique auprès des autres pays participant à la Minuar afin de les convaincre d’en faire autant.

L’ONU faillit également à sa mission. Sa gestion du dossier rwandais n’est qu’une succession de “dysfonctionnements”. D’emblée, c’est avec trois mois de retard sur le calendrier d’Arusha que la force onusienne est opérationnelle au Rwanda. Sur place, le général canadien Roméo Dallaire, commandant de la Minuar, doit gérer une situation explosive que le siège new-yorkais ne semble pas prêt à désamorcer. Un exemple en est donné lorsque, le 10 janvier 1994, trois mois avant le début des massacres, la Minuar est approchée par “Jean-Pierre”, entraîneur des Interahamwe. Ce dernier, quoique détestant cordialement les hommes du FPR, n’en est pas moins horrifié par ce dont il est le témoin: le fichage systématique des Tutsis pour, le moment venu, faciliter l’extermination des Inyenzi. En gage de bonne foi, il indique aux casques bleus plusieurs caches d’armes où sont stockées, à cette fin, kalachnikov, munitions et grenades. Ces faits alarmants n’ont toutefois pas l’heur de convaincre New York d’accorder à la Minuar le feu vert pour saisir l’arsenal du génocide. En outre, Kofi Annan, alors en charge du Département des opérations de maintien de la paix (DOMP) de l’ONU, ordonne au général Dallaire de communiquer aux autorités rwandaises les renseignements fournis par Jean-Pierre!

“Machiavélisme, compromissions et lâcheté ont rendu possible le génocide de Cent Jours. La France a armé. L’ONU n’a pas désarmé. La Belgique a fui. La communauté internationale s’est tue.”

En avril 1994, tandis que les massacres se succèdent, le Conseil de sécurité tergiverse sur les mesures à prendre, pour finalement décider de réduire à peau de chagrin les effectifs de la Minuar. C’est avec moins de 500 hommes que Dallaire devra désormais se débrouiller pour mener à bien sa mission médiatrice. Reste à préciser quel genre de “médiation” est possible lorsqu’un des interlocuteurs est en train de perpétrer un génocide.

Quid de la France? En 1990 déjà, suite à l’offensive du FPR d’octobre, elle vient à la rescousse du régime de Juvénal Habyarimana. C’est le début de l’opération Noroît. Paris dépêche sur place le fleuron de la Légion étrangère, entraîne l’armée rwandaise, fournit des tombereaux d’armes (l’approvisionnement continue en dépit de l’embargo voté par l’ONU le 17 mai 1994). Le 27 avril 1994, bien que les massacres battent leur plein depuis trois semaines, une délégation du gouvernement intérimaire rwandais (GIR), gestionnaire du génocide, est reçue à l’Elysée, à Matignon et au Quai d’Orsay. Enfin, c’est en France que l’épouse du défunt président Habyarimana trouve refuge, alors qu’il est de notoriété publique que c’est elle qui, avec ses acolytes de l’akazu, a orchestré la dérive extrémiste du pouvoir rwandais.

Jusqu’au bout, François Mitterrand tente de sauver le régime génocidaire. Tandis que le FPR gagne inexorablement du terrain, le président français annonce, le 14 juin 1994, l’intervention prochaine de son pays dans le conflit. Exit “Noroît”, bonjour “Turquoise”. La puissance de feu – entre autres 12 chasseurs et 10 hélicoptères de combat – déployée par l’armée française pour cette “mission humanitaire” suscite rapidement de nombreuses interrogations quant aux réelles intentions de l’Elysée. Les récentes révélations de l’adjudant-chef Thierry Prungnaud, présent en 1994 au Rwanda dans le cadre de l’opération Turquoise, y apportent la réponse: “La mission au départ c’était d’intervenir sur des massacres soi-disant de Hutus qui seraient massacrés par des Tutsis. Rendus sur place, on s’est rendu compte que ce n’était pas du tout ça, que c’était complètement l’inverse, c’était les Hutus qui zigouillaient les Tutsis”.

Machiavélisme, compromissions et lâcheté ont rendu possible le génocide de Cent Jours. La France a armé. L’ONU n’a pas désarmé. La Belgique a fui. La communauté internationale s’est tue. Il semble donc bien que, comme l’a confié Mitterrand à l’un de ses proches durant l’été 1994, “dans ces pays-là, un génocide c’est pas trop important”.


Tribune de Joël Rubinfeld publiée dans La Libre Belgique du 19 mai 2005

La Libre Belgique, 19 mai 2005