Les noirs desseins d'Adolf Ahmadinejad

Les récentes sorties antisémites et négationnistes de Mahmoud Ahmadinejad ont au moins un mérite : celui de nous rappeler la position adoptée, en 1979, par Téhéran à l’égard de l’Etat d’Israël. En fait, il n’y a rien de bien nouveau dans les propos du président iranien.

C’est l’ayatollah Khomeiny qui édicte la doctrine iranienne concernant le “petit Satan”: “Le régime [Israël] qui occupe Al-Quds [Jérusalem] doit être rayé des pages de l’Histoire”. Depuis, les leaders iraniens successifs ont résolument emprunté la voie tracée par le père de la révolution islamique.

Ainsi, en 2000, le Guide suprême Ali Khamenei, véritable chef de la République islamique depuis la mort de Khomeiny en 1989, ne dit rien d’autre que Mahmoud Ahmadinejad: “La position de l’Iran a toujours été claire quant à cet affreux phénomène [Israël]. Nous avons à maintes reprises dit que cette tumeur cancéreuse doit disparaître de la région”. En 2004, il ajoute que “le régime sioniste est voué à l’annihilation”.

“C’est l’ayatollah Khomeiny qui, en 1979, édicte la doctrine iranienne concernant le ‘petit Satan’”

L’ancien président Akbar Hachemi Rafsandjani (1989-1997) – le candidat “pragmatique” des dernières élections – n’est pas en reste lorsque, en 2001, à l’université de Téhéran, il assène: “L’utilisation de l’arme atomique contre Israël détruira tout ce qui se trouve sur son sol, alors qu’elle [une riposte nucléaire israélienne] ne ferait qu’endommager le monde islamique”. Et d’enfoncer, deux ans plus tard, le clou: “Israël n’a pas d’avenir (…). Ceux qui misent sur une tumeur [Israël] (…) se trompent”.

Les déclarations de l’actuel président qui veut “rayer Israël de la carte”, qualifie l’Holocauste de “mythe”, annonce que “très bientôt, cette tâche de honte [Israël] disparaîtra du centre du monde islamique” et prône la délocalisation de l’Etat juif en Allemagne, en Autriche ou en Alaska n’ont, dès lors, rien d’exceptionnel.

A la parole, les mollahs iraniens ont joint le geste.

Il y a, d’abord, ce programme nucléaire à propos duquel les experts les plus pessimistes fixent le point de non-retour au mois de mars 2006. Limitons-nous ici à l’analyse de l’argument avancé par les officiels iraniens pour justifier leur course à l’atome: l’impérieuse nécessité de répondre aux besoins énergétiques du pays. Quelques chiffres suffisent à démontrer la faiblesse de cette assertion:

1) Pétrole: L’Iran arrive en seconde position au niveau mondial pour les réserves de pétrole (derrière l’Arabie saoudite). La production iranienne (5% de la production mondiale) est nettement en dessous de ses capacités en termes de potentiel (13% des ressources mondiales).

2) Gaz: L’Iran arrive en seconde position au niveau mondial pour les réserves de gaz (derrière la Russie). La production iranienne (4% de la production mondiale) est nettement en dessous de ses capacités en termes de potentiel (15% des ressources mondiales).

3) Electricité: Selon les derniers chiffres disponibles, l’Iran a, en 2002, produit 129 milliards de kilowatts et en a consommé 119,9 milliards.

Le programme des missiles balistiques Shihab constitue une autre source d’inquiétude pour Israël et les voisins arabes de l’Iran, mais également pour le monde occidental car, si le Shihab-3 peut d’ores et déjà porter une ogive de 800 kilos à 1.700 kilomètres, les Shihab-4 (2.800 km) et Shihab-5 (4.900-5.300 km) sur lesquels travaillent les ingénieurs iraniens mettent l’Europe et le continent américain à portée de la folie d’un candidat au “martyre”. Faut-il le préciser, le concept du MAD (Mutually Assured Destruction) qui, jusqu’ici, a prévalu au sein du club nucléaire devient inopérant dès lors que l’un des protagonistes aspire à la mort autant que l’autre tient à la vie.

Le soutien au Hezbollah s’inscrit également dans la pensée khomeyniste. Financée par les deniers iraniens et entraînée par les Gardiens de la Révolution – organisation militaire et de renseignements créée en 1979 par Khomeiny afin de “protéger la Révolution” –, l’organisation terroriste libanaise est aujourd’hui à la tête d’un arsenal de plus de 10.000 missiles et roquettes pointés sur l’Etat hébreu. L’adoption, par ailleurs, du salut nazi par les Hezbollahi lors des défilés militaires en dit long sur les références idéologiques de ces derniers.

“Quelle sera la réaction, au-delà des traditionnelles condamnations de circonstance, de l’Europe, et plus largement du monde civilisé, face aux diatribes d’un homme qui rêve de mettre la Shoah au pluriel?”

Ces différents éléments dénotent la cohérence et la détermination du régime iranien dans sa démarche “exterminasioniste”. Il reste maintenant à voir quelle sera la réaction, au-delà des traditionnelles condamnations de circonstance, de l’Europe, et plus largement du monde civilisé, face aux diatribes d’un homme qui rêve de mettre la Shoah au pluriel.

Un défi est lancé par le président iranien à l’Europe du “Plus jamais ça!”. Aujourd’hui, nous savons. Comme l’a récemment écrit l’éditorialiste du Washington Post Charles Krauthammer: “Tout le monde sait dans quelle direction les armes nucléaires seront pointées (…). Et tout le monde sait que si quelqu’un pousse sur le bouton, ce sera la fin d’Israël”. Le Parlement suédois, en rompant tous contacts bilatéraux avec le Parlement iranien, a montré la voie à suivre. On attend maintenant de la France et de la Belgique, deux pays qui, ces dernières années, ont voulu se positionner à l’avant-garde du combat humaniste, autant de dignité.

Les Nations unies ont un rôle certain à jouer dans cette crise. En janvier de cette année, lors de la commémoration du soixantième anniversaire de la libération d’Auschwitz, Kofi Annan rappelait que “l’ONU ne doit jamais oublier qu’elle a été créée en réponse au mal du nazisme et que les horreurs de l’Holocauste ont contribué à définir sa mission. (…) Nous devons être attentifs à toute résurgence de l’antisémitisme et être prêts à agir contre les nouvelles formes [d’antisémitisme] qui apparaissent aujourd’hui”. Le temps est venu de transformer ces belles paroles en actes.

Et ne nous leurrons pas, la menace existentielle ne se limite pas à Israël. A laisser faire, nous pourrions bien nous retrouver, un de ces matins, à la merci d’une pression sur un bouton, quelque part à Téhéran. Rapportés par le quotidien Al-Sharq Al-Awsat, les propos tenus en 2004 par le théoricien des Gardiens de la Révolution – organisation dont est issu l’actuel président iranien – sont à cet égard éloquents: “Notre stratégie est conçue pour la destruction de la civilisation anglo-saxonne et le déracinement des Américains et des Anglais. Nos missiles sont maintenant prêts à frapper leur civilisation. Dès que les ordres nous parviendront du guide [Ali Khamenei], nous lancerons nos missiles sur leurs villes”.


Tribune de Joël Rubinfeld publiée dans Le Soir du 24 janvier 2006

Le Soir, 24 janvier 2006