La «solution Ahmadinejad» s'invite en Belgique

La liberté d’expression est l’un des plus précieux trésors de la démocratie. Elle doit, à ce titre, être défendue becs et ongles. Cette liberté n’est toutefois pas sans limites. Il est, par exemple, interdit en Belgique de proférer des propos racistes, antisémites ou homophobes. L’appel au génocide fait également partie de ces interdits.

Nico Hirtt ne semble pas s’embarrasser de telles considérations lorsqu’il prêche, dans l’opinion publiée le 25 juillet 2006 par La Libre Belgique (l’un des deux quotidiens belges francophones de référence), la fin de l’Etat d’Israël: «On s’est offusqué d’entendre le président iranien dire qu’il fallait ‘rayer Israël de la carte’. Ce serait pourtant bien l’unique solution que de voir disparaître politiquement bien sûr, l’Etat d’Israël»!1

“Ce qui choque, c’est l’assistance donnée par un quotidien de premier plan à la propagation des diatribes du chantre local de la ‘solution Ahmadinejad’”

Pour tenter d’amener le lecteur à cette conclusion, Hirtt se livre, sur une pleine page, à une attaque d’une violence inouïe contre l’«Etat raciste et colonialiste» d’Israël. Il reprend à son compte nombre de poncifs antisionistes pour démoniser la «colonie euro-américaine» qui «est au Moyen-Orient ce que l’Afrique du Sud de l’apartheid fut, jadis, à l’Afrique australe» et dénonce la «base religieuse et ethnique» de l’Etat juif. Pressentant le risque de «se voir accuser comme antisémite», il anticipe: «La Shoah ne peut justifier les souffrances des Palestiniens et des Libanais. (…) Oser invoquer l’Holocauste pour justifier son propre racisme est une insulte, non un hommage au martyr juif».

Aussi virulents qu’ils puissent être, de tels propos, même s’ils sont rarissimes dans les médias traditionnels, ne sont pas inédits. Ce qui l’est, c’est la solution prônée par Hirtt pour résoudre le conflit israélo-arabe. Que ce dernier pense ce qu’il écrit n’est pas surprenant, l’humanité ne manquant pas d’adeptes des thèses les plus extrêmes. Ce qui choque, par contre, c’est l’assistance donnée par un quotidien de premier plan à la propagation des diatribes du chantre local de la «solution Ahmadinejad».

Interpellée de toutes parts, notamment par le Simon Wiesenthal Center2, La Libre Belgique a justifié son choix malheureux par le fait que “les opinions publiées (…) reflèt[e]nt la position de leur auteur et non celle du journal”. Examinons cet argument de plus près. La Libre Belgique a pour slogan «Le débat est ouvert». Ce slogan n’est pas usurpé, du moins en ce qui concerne les pages débats, dans la mesure où le choix des articles qui y sont publiés reflète une réelle diversité d’opinion. La Rédaction pose toutefois certaines limites, salutaires, au cadre du débat. Première force politique du nord du pays avec 25% des suffrages, le parti d’extrême-droite Vlaams Belang en est, par exemple, exclu. Un démocrate conscient des failles du système ne peut que se féliciter du fait que le journal ne serve de porte-voix aux thèses, qui dissimulent mal le racisme qui les sous-tend, des séparatistes flamands. Nul doute également qu’une opinion niant aux Palestiniens le droit à un Etat futur ne trouve place, et c’est bien ainsi, dans les colonnes du quotidien, pas plus qu’un appel à la destruction d’un Soudan esclavagiste et multi-génocidaire. Pourquoi dès lors publier les délires «éradica-sionistes» de Hirtt?

“La Libre Belgique a commis une faute grave. Le quotidien n’en est, malheureusement, pas à son premier dérapage”

Pour des raisons qu’elle seule connaît, la Rédaction du quotidien, qui avait initialement refusé, à l’instar du Soir (premier quotidien francophone du pays), de publier Hirtt, est revenue sur sa décision. La phrase concernant la destruction d’Israël sera, au passage, étoffée de la mention «politiquement bien sûr» (ces trois mots n’apparaissent pas dans la version soumise par Hirtt au quotidien3), et l’indicatif, par trop péremptoire, se verra remplacé par le conditionnel: «C’est pourtant bien l’unique solution» devient «Ce serait pourtant bien l’unique solution». Ces «bémols» ne duperont pour autant pas grand monde quant aux réelles intentions de Hirtt, exprimées d’ailleurs, plus subtilement, à la fin de la version publiée: «Revenons-en à ce qui fut toujours, jusqu’à Oslo, le projet de l’OLP».

La Libre Belgique a commis une faute grave. Le quotidien n’en est, malheureusement, pas à son premier «dérapage». En janvier 2006, suite à l’attaque cérébrale qui a plongé Ariel Sharon dans le coma, le chroniqueur Juan d’Oultremont livrait aux lecteurs du quotidien un portrait du Premier ministre israélien, connu pour «sa roublardise», digne des pamphlets antisémites des années 30. Dans ce cas précis, c’est la surcharge pondérale de Sharon qui servira de prétexte à la diabolisation du personnage: «C’est (…) curieux qu’un homme aussi impitoyable et brutal ait pu être aussi gros. (…) [L]es méchants sont plutôt maigres et décharnés. Le plus souvent rongés par la culpabilité et la mauvaise conscience». Évoquant «cette immense quantité de cholestérol [qui] lutte contre la mort», d’Oultremont recourra ad nauseam aux métaphores abjectes: «Dans sa massivité et dans sa présence écoeurante, même le mur de sécurité semble avoir été fait de sa propre chair».4

Suite au tollé provoqué par cette chronique, la Rédaction en chef de La Libre Belgique a présenté à ses lecteurs des excuses: «Ce texte n’aurait (…) pas dû paraître dans nos colonnes. (…) Nous nous en excusons et nous prenons des dispositions pour que de telles situations ne se produisent plus à l’avenir»5. Vraiment?

^ [1] Nico Hirtt, “C’est le sionisme qui mène à la guerre”, La Libre Belgique, 25 juillet 2006.
^ [2] “SWC to IFJ: After Legitimizing Hizbollah Terrorists, Will You Endorse or Condemn Your Neighbour, La Libre Belgique, for its Call for the Extermination of Israel?”, Simon Wiesenthal Center, 28 juillet 2006.
^ [3] Voir sur le site de International Solidarity Movement.
^ [4] Juan d’Oultremont, “On ne se moque pas des gros!”, La Libre Belgique, 13 janvier 2006.
^ [5] “Se moquer d’un mourant?”, La Libre Belgique, 19 janvier 2006.


Tribune de Joël Rubinfeld publiée dans l'édition française du quotidien The Jerusalem Post (Israël) du 8 août 2006