La Shoah fut une interminable descente aux enfers


Opinion de Joël Rubinfeld, co-président du Parlement Juif Européen, et Vittorio Pavoncello, membre italien du Parlement Juif Européen, publiée dans l'édition italienne du Huffington Post le 27 janvier 2013, «Journée internationale dédiée à la mémoire des victimes de l’Holocauste» instituée par l'ONU en 2005 en souvenir de la libération du camp d’Auschwitz 60 ans plus tôt, le 27 janvier 1945.


La Shoah fut une interminable descente aux enfers. La Shoah fut ce trou noir de l’Histoire où l’amour et le dévouement des Juifs pour ce continent ont été trahis.

La Shoah, c’est l’histoire de cette Europe qui vécut pendant des années avec la rage irrépressible d’effacer ce qu’elle doit à la culture et à la tradition juives, de la musique à la littérature ou à la peinture, des sciences naturelles aux sciences humaines ou à la recherche médicale.

La Shoah fut l’épilogue de cette trahison qui s’est travestie de mots nouveaux comme expulsion, ghetto, autodafé, pogrom, étoile jaune, holocauste, solution finale, des mots inventés pour ces citoyens européens-là, les Juifs mais aussi les Tziganes, les homosexuels et les handicapés mentaux qu’une certaine Europe ne voulait plus dans son espace et ne voulait nulle part ailleurs non plus.

“Si le fascisme, le nazisme et, plus tard, le communisme vinrent et s’en allèrent, l’antisémitisme, lui, est resté.”

La Shoah, ce sont ces mots qui ont défiguré l’humanité, et qui la défigurent encore.

Parce que si le fascisme, le nazisme et, plus tard, le communisme vinrent et s’en allèrent, l’antisémitisme, lui, est resté.

Parce que dans une alliance objective avec des partis qui, comme le Jobbik en Hongrie, ne craignent plus aujourd’hui de se déclarer publiquement les ennemis de la démocratie, l’alter mondialisme, une certaine Gauche, certaines ONG et le fondamentalisme islamique ont réactivé le virus de l’antisémitisme.

Un virus contre lequel nous ne sommes pas immunisés, en Italie non plus. Ainsi, des formations qui se réclament de l’extrême droite, comme Forza Nuova, ont depuis peu un représentant au Parlement européen. Ainsi avons-nous appris ces derniers jours l’arrestation à Naples d’activistes de Casapound Italia qui revendiquent le label de «Fascistes du 3ème Millénaire». Les écoutes embarrassantes de propos tenus par l’un de leurs candidats aux prochaines élections législatives parlent ainsi de violer une jeune fille juive ou de bouter le feu à un magasin tenu par un Juif…

Un virus en pleine mutation pour attaquer le plus grand système immunitaire jamais conçu pour lutter contre l’antisémitisme.

“Un virus qui aujourd’hui s’emploie à diaboliser Israël comme hier elle calomniait les Juifs, et à faire de l’Etat d’Israël, créé pour défendre les Juifs, une arme pour les attaquer.”

Une mutation qui aujourd’hui s’emploie à diaboliser Israël comme hier elle calomniait les Juifs, et à faire de l’Etat d’Israël, créé pour défendre les Juifs, une arme pour les attaquer, même quand le peuple de cet Etat est publiquement menacé d’un second holocauste par l’Iran.

L’antisémitisme est la haine de la différence. Pour lutter contre cette haine, les Juifs seuls ne peuvent rien. Ils ont besoin du soutien de toute la société civile parce que si l’antisémitisme blesse l’âme des Juifs, elle salit aussi, et surtout, celle de l’Europe entière. Une Europe qui s’abandonne encore aujourd’hui à des commentaires et à des caricatures odieuses rappelant ceux et celles d’un temps que l’on pensait révolu.

Cette haine est la plus grande arme de destruction. Elle se trouve dans le cœur et l’âme de l’homme. On ne va nulle part avec une telle haine. On ne construit pas une société libre et créative sur la haine parce que la haine est une prison de laquelle l’Europe doit s’échapper comme les Juifs sont sortis de leur prison d’Egypte en la laissant derrière eux, libres de la haine pour leurs bourreaux en Egypte.

Aujourd’hui, il est urgent de vider son cœur de la haine.

Aujourd’hui encore, aujourd’hui toujours, aucun intellectuel ou honnête professionnel de la politique, du monde associatif ou des médias en Europe ne devrait avoir l’indécence ou la sottise de taire ou minimiser les dangers que fait courir l’antisémitisme aux citoyens de son espace et à l’ensemble de la société et de la conscience européennes.

Il en va pourtant ainsi de la Hongrie où, quelques décennies après le massacre de ses centaines de milliers de Juifs, ressurgit la honte de nouvelles croix fléchées au Parlement qui, entre autres infamies, osent impunément demander le fichage de ses citoyens juifs.

Comment ne pas voir dans la présence d’un tel parti dans un Parlement de notre espace européen les prémisses de ces dangers que l’on croyait d’un autre âge?

“Comment ne pas à nouveau s’inquiéter quand nous lisons qu’en Belgique, en France et aussi ici en Italie, des enfants doivent éviter certains quartiers pour ne pas s’y faire insulter ou agresser physiquement parce qu’ils portent un signe distinctif discret sur la tête?”

Au nom du Parlement juif européen que nous avons l’honneur et la charge de représenter en qualité de co-président et de membre italien, nous posons cette question: comment ne pas à nouveau s’inquiéter quand nous lisons qu’en Belgique, en France et aussi ici en Italie, des enfants doivent éviter certains quartiers pour ne pas s’y faire insulter ou agresser physiquement parce qu’ils portent un signe distinctif discret sur la tête?

Comment ne pas s’inquiéter quand il faut encore et toujours assurer l’étroite protection d’hommes en prière dans les synagogues ou d’enfants dans les écoles sans que personne dans la communauté nationale ne s’en étonne, ne s’en offusque ou ne s’en émeuve?

N’est-ce pas justement dans cette habitude à accepter l’inacceptable, n’est-ce pas dans cette hébétude, que se construisent les prémisses d’une nouvelle discrimination?

Ne devrions-nous pas au contraire considérer chacune de ces agressions et chacune des précautions prises pour s’en prémunir comme le signe que la haine et la peur sont toujours parmi nous?

Oui, il y a toujours dans nos villes trop d’endroits et d’instants où nos enfants glissent leurs mains confiantes dans celles de leurs pères pour faire barrage à la peur.

Oui, il y a toujours dans nos villes trop de nos femmes et de nos hommes qui craignent que les yeux et les oreilles de leurs enfants ne gardent la trace de leur dignité saccagée au coin d’une rue ou sur le quai d’une station de métro, comme les grands-parents de ces enfants l’ont gardée gravée à l’encre indélébile dans la chair de leur bras.

Les institutions juives ont pris la mesure exacte des dangers. Le Maire de Rome Gianni Alemanno, une Ville honorée de la médaille pour la Résistance, fait partie de ceux qui en ont une conscience des plus intimes. C’est à ce titre que, au nom du Parlement juif européen, nous lui exprimons gratitude et respect pour l’initiative qu’il a prise d’éteindre dimanche, Jour de la Mémoire, les lumières du Colisée en signe de lutte contre les nouvelles formes d’antisémitisme.

“Les médias sont appelés à jouer un rôle éducatif essentiel pour dénoncer toutes les dérives, celles issues de l’extrême droite mais aussi celles issues du camp de ceux qui font de l’antisémitisme dans la langue des droits de l’homme.”

Mais à côté de ces nouveaux Justes, il faut aussi, il faut surtout, que cette prise de conscience irrigue toute la société civile, la société «d’en bas», celle des ateliers, des usines, des bureaux, des écoles et des universités, des bars et des enceintes sportives, des réunions privées et des réunions publiques.

A cet égard, les médias sont appelés à jouer un rôle éducatif essentiel pour dénoncer toutes les dérives, celles issues de l’extrême droite comme nous le ferons au Colisée avec le Jobbik, mais aussi celles issues du camp de ceux qui font de l’antisémitisme dans la langue des droits de l’homme. Ce nouvel antisémitisme qui use de la langue de la Modernité, de la Tolérance, de l’Amour, du Dialogue et du partage pour dire, la conscience sauve, sa haine des Juifs et d’Israël dans nos rues.

Nous n’avons jamais compris pourquoi la sirène qui fige les millions de citoyens d’Israël et qui glace d’effroi le sang dans nos veines ne retentit pas aussi dans nos rues.

Nous n’avons jamais compris pourquoi les villes et villages d’Europe dont les rues résonnent encore du pas de leurs habitants juifs assassinés par les nazis dans l’indifférence ne se commandent pas, eux aussi, eux surtout, d’évoquer leurs voix dans le silence assourdissant de cette sirène.

Comme si le souvenir de la Shoah était désormais devenu l’affaire des seules victimes pendant que partout ailleurs dans le monde, les autres hommes continuent de s’agiter pendant ces deux petites minutes d’éternité qui honorent la mémoire de ceux qui furent les voisins de leurs pères et de leurs grands-pères.


Opinion de Joël Rubinfeld, co-président du Parlement Juif Européen, et Vittorio Pavoncello, membre italien du Parlement Juif Européen, publiée dans l'édition italienne du Huffington Post le 27 janvier 2013, «Journée internationale dédiée à la mémoire des victimes de l’Holocauste» instituée par l'ONU en 2005 en souvenir de la libération du camp d’Auschwitz 60 ans plus tôt, le 27 janvier 1945.