La Justice doit parler


Droit de réponse de Joël Rubinfeld publié dans le mensuel du CCLJ Regards, suite à un précédent article relatif au procès intenté en 2008 par André Flahaut contre le CCOJB et sa personne.


J’aurais «pris au piège» et «pris en otage» le CCOJB. Ce sont les accusations formulées par votre article du 2 mars 2012. Cet article est consacré à l’affaire judiciaire dans laquelle André Flahaut m’a accusé, ainsi que le CCOJB, d’avoir fautivement porté atteinte à son honneur. Stéphane Wajskop, administrateur du CCLJ, est interviewé dans vos colonnes et affirme que je représente au sein de la communauté juive «ceux qui tirent à vue sur tout ce qui bouge», et «qui, convaincus de leur bon droit, tapent sur la table chaque fois que quelqu’un dit ou fait quelque chose qui ne leur convient pas».

Les explications que M. Wajskop a données de l’affaire m’inspirent des réserves significatives, mais je pense surtout qu’elles passent à côté de la vraie question.

Je rappelle en effet que l’enjeu de l’affaire est de savoir si les Juifs de notre pays ont le droit d’exprimer leur préoccupation lorsqu’un homme politique tient un discours comparant Israël au nazisme. C’est exactement ce que j’ai fait en 2008 parce que pour moi, la réponse tombe sous le sens.

“L'enjeu de l’affaire est de savoir si les Juifs de notre pays ont le droit d’exprimer leur préoccupation lorsqu’un homme politique tient un discours comparant Israël au nazisme.”

Les lecteurs de Regards seront peut-être intéressés de connaître le véritable motif de ma divergence de vues avec le CCOJB. Ce motif est très simple: je ne regrette rien et s’il fallait le refaire, je le referais. Je souhaite seulement que la justice réforme le premier jugement et reconnaisse ainsi qu’en exprimant mon inquiétude, j’ai toujours respecté la loi.

Je m’inscris avec conviction dans la tradition juive qui place la loi au centre des questions sociales. Je suis démocrate et c’est dans le cadre de la loi que je me suis engagé pour la défense des libertés et des droits humains. Je ne peux concevoir que la loi de notre pays m’interdirait d’agir en accord avec ma conscience dans ce qu’elle a de plus intime.

Dans l’affaire Flahaut, j’ai dit et écrit ce que je pensais. Les vidéos diffusées par le CCOJB fin mai 2008 contenaient le discours prononcé par M. Flahaut le 24 mai de cette même année à Nivelles. Le CCOJB et moi-même n’avons jamais trahi le sens de ses propos ni «honteusement trafiqué» ces vidéos, comme M. Flahaut l’a prétendu. Je répète sereinement que dans ce discours, M. Flahaut a dressé un parallèle entre Israël et le nazisme. Et je maintiens que lorsqu’un homme politique de son importance s’abandonne à de tels amalgames, il peut favoriser les actes antisémites.

“Lorsqu’un homme politique de son importance s’abandonne à de tels amalgames, il peut favoriser les actes antisémites.”

Je ne suis pas le seul à avoir dit et écrit ce que je pensais. Dans un communiqué du 28 mai 2008 auquel se réfère M. Wajskop, le CCLJ ne dénonçait-il pas également de «graves amalgames» et des «dérives», ajoutant qu’André Flahaut «sème le trouble en induisant une similitude entre la Shoah et le sort des Palestiniens»? Ici même, dans les colonnes de Regards, David Susskind n’écrivait-il pas que «sous-entendre, par l’ambiguïté des propos, que l’on puisse comparer ce qui se passe au Moyen-Orient à la Shoah relève de la banalisation du nazisme et est totalement contraire à la vérité. (…) Ceux qui préconisent et propagent la haine sont probablement haineux»?

Faut-il encore le répéter? Je n’ai jamais accusé M. Flahaut d’être antisémite, mais seulement d’avoir tenu un discours qui peut favoriser l’antisémitisme, ce qui n’est pas la même chose. Et pour qu’il n’y ait aucun doute à ce sujet, le CCOJB et moi avons même publié le 26 janvier 2010 un article dans Le Soir intitulé «Qui a dit qu’André Flahaut est antisémite?».

Le CCOJB, le CCLJ, M. Wajskop et moi-même avons donc toujours été d’accord sur le fond: M. Flahaut a tenu un discours inacceptable. Et nous avions tous le droit sinon le devoir de le dire.

Cela m’amène à poser une question fondamentale: si nous disons et écrivons ce que nous pensons, pourquoi devrions-nous avoir peur de la justice de notre pays? Au nom de quelle valeur, de quel principe, de quelle éthique devrions-nous renoncer à voir les tribunaux reconnaître que nous avions bien le droit de dire et d’écrire ce que nous pensions?

C’est là que ma divergence avec le CCOJB et le CCLJ est la plus profonde. Même si les dirigeants actuels du CCOJB ne l’ont jamais dit ou écrit clairement, leurs hésitations traduisent à mon avis un manque de confiance dans la justice de notre pays. Ainsi, bien que le CCOJB soit convaincu qu’il a agi - et moi avec lui - dans la plus parfaite légalité, il estime que lorsqu’il s’agit du Président de la Chambre, éminent dirigeant du Parti Socialiste, nos juges sont sous influence et ne sont plus capables de discerner le vrai du faux.

“Il ne resterait au fond aux pauvres Juifs que nous sommes qu’à nous excuser lorsque nous avons le toupet de dire haut et fort ce que nous inspirent certaines de leurs déclarations.”

Je constate avec tristesse que le CCOJB renonce à son droit de défendre ses opinions car il estime que notre justice n’est pas indépendante, qu’elle est aux ordres des puissants. Il ne resterait au fond aux pauvres Juifs que nous sommes qu’à nous excuser lorsque nous avons le toupet de dire haut et fort ce que nous inspirent certaines de leurs déclarations.

M. Wajskop exprime cette méfiance en écrivant que «le risque est grand» que la cour d’appel de Bruxelles nous donne tort dans cette affaire. Comment peut-on penser ce que pense le CCLJ du discours d’André Flahaut, et, dans le même temps, être si convaincu que la justice nous donnera tort?

Peut-être suis-je naïf, mais contrairement aux dirigeants actuels du CCOJB et à M. Wajskop, j’ai foi en la justice. La cour d’appel de Bruxelles est composée de magistrats expérimentés, indépendants et de grande qualité. Peut-être suis-je idéaliste, mais je pense que ces magistrats disent le droit et ne jugent pas en fonction de l’opportunité politique. Peut-être suis-je candide, mais je me refuse à penser qu’ils verront en M. Flahaut le Président de la Chambre des représentants ou l’un des dirigeants du Parti Socialiste plutôt qu’un justiciable jouissant des mêmes droits que ceux de tout autre citoyen de ce pays. Et peut-être même, à l’instar de la Cour européenne des droits de l’homme, rappelleront-ils qu’en sa qualité d’homme public, il devait davantage accepter la critique de ses discours et de ses idées que tout autre citoyen.

Si je me distingue de l’actuelle équipe dirigeante du CCOJB, ce n’est donc pas, comme l’affirme caricaturalement M. Wajskop, parce que je «tire à vue» ou que je «tape sur la table». C’est parce que je n’accepte pas de taire mes convictions au nom d’un prétendu réalisme qui s’apparente à du renoncement. C’est parce que je crois que la loi, la justice, la démocratie, l’égalité pour tous y compris les Juifs, ne sont pas de vains concepts, mais des idéaux concrets qui méritent - mieux, exigent - notre engagement, notre détermination et notre persévérance. Alors, si pour M. Wajskop, «il y a de nombreux autres combats bien plus importants auxquels le CCOJB doit se consacrer», je pense pour ma part qu’il est crucial pour l’avenir de la communauté juive de Belgique de déterminer si la loi de notre pays nous permet encore d’exprimer nos inquiétudes.

“Je regrette que le CCOJB hésite à mener cette lutte avec la détermination qu’elle mérite, mais je ne me déroberai pas. Je suis résolu à m’acquitter de ce devoir, seul s’il le faut.”

Je concède qu’une institution comme le CCOJB puisse tenir compte de l’opportunité politique, et fixe ses priorités en pesant les coûts et les enjeux. Elle peut même s’accorder le droit de décider, sous la pression de l’un ou l’autre de ses membres les plus influents, que la défense de sa liberté d’expression et de celle des Juifs est un combat perdu d’avance ou non prioritaire, que cela coûte trop cher, prend trop de temps ou risque d’indisposer d’importantes personnalités politiques. Je n’ignore pas que le temps judiciaire dépasse de beaucoup celui des mandats des dirigeants du CCOJB et qu’il faut beaucoup de courage politique à ceux-ci pour mener ce combat dans la durée, sans espoir de le gagner pendant qu’ils sont aux affaires. Nul doute qu’il est plus facile de consacrer ses fonds et son énergie à organiser un dîner mondain, et d’y inviter à la table d’honneur André Flahaut lui-même, que de vouloir faire reconnaître ses droits par la justice.

J’ai quant à moi l’avantage, puisque M. Flahaut m’a personnellement assigné devant les tribunaux, de pouvoir accorder librement mes priorités avec mes convictions profondes. Et ma conviction est qu’aujourd’hui, la justice doit parler. Elle doit dire si oui ou non, les Juifs de notre pays peuvent exprimer leur inquiétude lorsqu’un dirigeant politique banalise le nazisme, diabolise Israël ou suggère des parallèles qui peuvent favoriser des actions antisémites. Je regrette que le CCOJB hésite à mener cette lutte avec la détermination qu’elle mérite, mais je ne me déroberai pas. Je suis résolu à m’acquitter de ce devoir, seul s’il le faut. Avec confiance.

Joël Rubinfeld
Ancien président du CCOJB (2007 – 2010)


Droit de réponse publié dans le mensuel belge Regards du mois de juin 2012.