L’exception palestinienne

La démarche posée par le président de l’Autorité palestinienne Mahmoud Abbas auprès de l’ONU pour y gagner la reconnaissance d’un État consacre une anomalie que l’on pourrait qualifier d’«exception palestinienne», exception sans laquelle cette requête aurait été rejetée aussitôt présentée.

En effet, la résolution 242 de l’ONU adoptée en 1967 dans sa version anglaise reconnaît entre autres à Israël le droit à «des frontières sûres et reconnues». De même, elle ne lui demande pas de se retirer des territoires conquis durant la guerre des Six Jours, mais bien de certains d’entre eux dont l’étendue sera négociée entre les parties concernées.

En outre, les Accords Intérimaires signés entre Israël et les Palestiniens en 1995 dans le cadre du Processus d’Oslo stipulent explicitement l’obligation faite aux parties contractantes de négocier bilatéralement les solutions aux «core issues», notamment le tracé des frontières, la question des réfugiés et le statut de Jérusalem.

“La demande palestinienne contrevient aux accords conclus sous l’égide notamment des Nations Unies.”

De même, ces Accords Intérimaires – contresignés en qualité de témoins par les Nations Unies, l’Union européenne, les États-Unis, la Russie, l’Egypte et la Norvège – mettent l’accent sur l’interdiction qui est faite à Israël et aux Palestiniens de prendre des initiatives unilatérales de nature à changer le statut des territoires disputés. La reconnaissance d’un État palestinien qui ne résulterait pas de ces négociations bilatérales, de la fin des revendications croisées et d’une déclaration solennelle de la fin du conflit entre les signataires est à cet égard formellement proscrite.

Pour ces différentes raisons, la demande palestinienne contrevient aux accords conclus sous l’égide notamment des Nations Unies. Le problème est que nul dans la communauté internationale ne rend les Palestiniens comptables de leurs actes, de leurs déclarations et de leur signature – il est à cet égard piquant de constater que ceux-là mêmes qui taisent les ruptures contractuelles du fait de l’Autorité palestinienne sont les premiers à invoquer le droit international lorsqu’il s’agit d’épingler Israël.

Cette nonchalance coupable ne se limite pas à l’aspect strictement juridique de la question. Les récentes déclarations de hauts responsables palestiniens devraient inciter chacun d’entre nous à s’interroger sur les réelles motivations de l’initiative palestinienne à l’ONU.

Il y a d’abord les propos tenus le 13 septembre, dans le quotidien américain The Christian Science Monitor, par l’ambassadeur palestinien à l’ONU, Maen Rashid Areikat. Répondant à une question sur les droits des minorités dans la future Palestine, il déclare que cet État sera «free of Jews», c’est-à-dire, comme cela se disait naguère à Berlin, «Judenfrei». Quant au sort qui sera réservé aux homosexuels, sa réponse laisse perplexe: «Ah, ça c’est un problème qui dépasse mon autorité»…

“Les Palestiniens savent pertinemment qu’Israël ne peut souscrire au principe d’un État qui pratiquerait l’épuration ethnique, a fortiori lorsque les victimes sont exclusivement et collectivement juives.”

Il y a ensuite cette interview de l’ambassadeur palestinien au Liban, Abdullah Abdullah, publiée le 15 septembre dans The Daily Star. Dans les colonnes du quotidien libanais, celui-ci annonce que «les réfugiés palestiniens ne deviendront pas citoyens du nouvel État palestinien», et ce d’où qu’ils viennent. Il précise que «même les réfugiés palestiniens qui vivent dans [les camps de réfugiés] à l’intérieur de l’État [palestinien] sont toujours réfugiés. Ils ne seront pas considérés commes des citoyens». Et d’ajouter: «Lorsque nous aurons un pays accepté en tant qu’État-membre des Nations Unies, ce ne sera pas la fin du conflit. Ce n’est pas une solution au conflit. Ce n’est qu’une structure qui va modifier les règles du jeu». Les choses ont le mérite d’être claires!

Les Palestiniens savent pertinemment qu’Israël ne peut souscrire au principe d’un État qui pratiquerait l’épuration ethnique, a fortiori lorsque les victimes sont exclusivement et collectivement juives, pas plus qu’il ne peut entériner l’émergence de l’État-nation du peuple palestinien dont les propres ressortissants seraient voués à conserver leur statut de réfugiés dans le but précis de faire par la suite d’Israël un second État palestinien.

La création d’un État-nation pour les Palestiniens est-elle dès lors souhaitable? Assurément, au même titre qu’elle devrait l’être pour les Tibétains ou les Kurdes – orphelins de l’opinion publique. Mais si la question posée aux Nations Unies est de valider la création d’un État qui ne résoudra rien à la question palestinienne, mais aussi d’un État ontologiquement raciste – Judenfrei avec les «modérés» du Fatah au pouvoir, Judenrein avec le Hamas aux manettes – la communauté internationale doit naturellement lui opposer une cinglante fin de non-recevoir. Du moins devrait-il en être ainsi dans un monde régi par les principes de justice, de cohérence et de responsabilité.

“La Palestine sera Judenfrei avec les «modérés» du Fatah au pouvoir ou Judenrein avec le Hamas aux manettes.”

Mais l’ONU n’est pas l’Île aux enfants, pas plus que le Libanais Nawaf Salam, président du Conseil de sécurité, n’est Casimir ou le Qatari Nassir Abdulaziz Al-Nasse, président de l’Assemblée générale, n’est Hyppolite. Composée majoritairement de nations non démocratiques qui font peu de cas des considérations humanistes, l’Assemblée générale des Nations Unies, avec ses193 États-membres (chacun possédant une voix), dispose d’une majorité anti-israélienne automatique emmenée par les 57 États-membres de l’Organisation de la Coopération Islamique. Le diplomate israélien Abba Eban, ambassadeur de l’État juif à l’ONU dans les années 1950, a finement résumé, il y a déjà 40 ans, le climat qui règne dans le cénacle onusien: «Si l’Algérie présentait une résolution à l’ONU, déclarant que la terre est plate et que c’est Israël qui l’a aplatie, elle serait approuvée par 164 voix pour, 13 contre et 26 abstentions.»

Tout le temps que les Palestiniens adopteront cette stratégie de l’évitement des négociations directes avec Israël, négociations au terme desquelles ils seraient tenus in fine de reconnaître qu’Israël est l’État-nation du peuple juif, ils priveront cette partie du monde d’une paix tant désirée.


Tribune de Joël Rubinfeld publiée le 23 septembre 2011 dans la rubrique Opinions de la RTBF

RTBF, 23 septembre 2011