Ariel Sharon sera l'homme de la paix

L'impasse du conflit israélo-palestinien, une éventuelle guerre en Irak et les tentatives répétées du Hezbollah d'ouvrir un nouveau front à partir du Liban constitueront les défis sécuritaires majeurs du prochain gouvernement israélien.

Mais Ariel Sharon ou Amram Mitzna pourront-ils répondre à l'attente prioritaire de leurs électeurs, à savoir la résolution du conflit israélo-palestinien? Peu probable, sans changement au préalable du leadership palestinien qui, de l'aveu même de Benny Morris, le chef de file des nouveaux historiens israéliens, nourrit encore le rêve secret de la destruction de l'Etat d'Israël.

Depuis la conférence de Madrid en 1991, cinq gouvernements israéliens se sont succédé - en parfaite alternance droite/gauche - sans pour autant aboutir à un compromis, et ce en dépit des propositions consensuelles dont le point d'orgue fût le plan Clinton proposé à Taba en 2001.

Toutefois, le nombre croissant de critiques à l'égard de l'intifada qui émanent de la société palestinienne créeront peut-être les conditions nécessaires pour permettre cette indispensable réforme de l'Autorité palestinienne. Dès lors, lequel de Mitzna ou Sharon serait le plus à même d'aboutir à la signature d'une paix durable, car nul n'est besoin d'un énième Accord ou Mémorandum stérile.

Diplômé de Harvard, Amram Mitzna est connu pour être un homme de dialogue. Général respecté et respectable dans les années 80, il est depuis dix ans loué dans l'exercice de ses fonctions en tant que maire de Haïfa, ville où coexistent harmonieusement Juifs et Arabes israéliens. Ce passé élogieux peut certainement servir un futur prometteur. Quant à Ariel Sharon, il conviendrait avant tout de rompre avec la pensée dominante qui prévaut en Europe, et de juger plutôt sur pièces. L'éditorialiste du Haaretz, le quotidien de la gauche israélienne, ne s'y est pas trompé lorsqu'il a qualifié Sharon de “gauchiste” durant les primaires qui l'opposèrent à Benjamin Natanyahou. Sharon est en effet le plus à gauche des Premier ministres issus des rangs du Likoud qu'Israël ait connu, le premier d'entre eux à s'être publiquement déclaré favorable à l'établissement d'un Etat palestinien. Ce qu'il réitéra à six reprises depuis son accession au pouvoir en 2001.

Plutôt que de participer au processus de diabolisation de cet homme, processus dont nos tribunaux sont involontairement devenus la caisse de résonance, il conviendrait de reconnaître les efforts développés par cet homme pour imposer sa vision au sein de la droite israélienne. Le Président Bush n'a peut-être pas convaincu grand monde lorsqu'il a déclaré que Sharon était “un homme de paix”, mais que penser alors des propos récemment tenus par Mahmoud Abbas (secrétaire du Comité exécutif de l'OLP et considéré comme le numéro 2 de l'Autorité palestinienne) à Gaza. Lors de son discours, publié dans le quotidien arabe Al-Hayat du 26 novembre 2002, Mazen déclare que “Sharon est le plus grand leader sioniste depuis Herzl” (père fondateur du mouvement sioniste au XIXe siècle).

Voilà pourquoi les derniers sondages allouent au Likoud un score sans précédent pour ces prochaines élections. Si la population israélienne est aujourd'hui largement favorable au principe des “territoires pour la paix”, nombre d'entre eux voient en Ariel Sharon la personne qui, à l'instar d'un autre leader du Likoud - le défunt prix Nobel de la Paix Menahem Begin - saura faire les concessions historiques le moment venu, tout en assurant entre-temps, autant que faire se peut, la sécurité à ses concitoyens.

Ariel Sharon a déjà su faire preuve du pragmatisme nécessaire, lorsqu'il prit en charge le démantèlement des implantations israéliennes dans le Sinaï, dans le cadre du traité de paix israélo-égyptien. Mais il reste fermement opposé à toute mesure unilatérale, reflétant ainsi l'avis d'une majorité d'Israéliens qui, comme lui, perçoivent toute la dangerosité de cette option. Lorsque Mitzna envisage une reprise immédiate des négociations avec l'Autorité palestinienne, suivies d'un retrait unilatéral partiel si celles-ci n'aboutissent pas endéans l'année, il répond involontairement aux attentes des groupes terroristes qui aspirent à la création d'un Etat palestinien, sans pour autant signer un traité de paix avec Israël, et ce conformément au “plan par étapes” adopté par l'OLP en 1974. L'on a d'ailleurs pu constater les effets désastreux du retrait unilatéral opéré par l'armée israélienne au sud Liban. Tant il est vrai que ce retrait était indispensable, il est vrai aussi que cette partie du Liban est depuis lors devenue le sanctuaire du Hezbollah, fort d'un arsenal de sept à neuf mille roquettes katiouchas pointées sur Israël.

Un retrait des territoires palestiniens, sans la signature simultanée d'un traité de paix, rendrait presque impossible une solution négociée du conflit, avec le risque additionnel d'assister à la “libanisation” de ces territoires. La “colombe” israélienne Shlomo Ben-Ami (ministre des Affaires étrangères du gouvernement travailliste d'Ehud Barak) partage cette analyse lorsqu'il qualifie de “bêtise l'idée d'un retrait unilatéral (La Libre Belgique, 21 janvier 2003). Et, lors d'une récente rencontre avec le Professeur Sari Nusseibeh (ancien représentant de l'Autorité palestinienne à Jérusalem et recteur de l'université Al-Quds) à Jérusalem, ce fervent adepte du dialogue israélo-palestinien me tint un discours similaire à celui de Ben-Ami.

Pour toutes ces raisons, le Likoud d'Ariel Sharon devrait remporter une large victoire, et formera vraisemblablement un gouvernement d'union nationale avec les travaillistes, même si Mitzna rejette pour le moment cette idée. Cette alliance séduisante entre le pragmatique et l'utopiste ne servira pourtant pas à grand chose tant que l'interlocuteur palestinien reste incontrôlable. A un rendez-vous, il faut être deux. Les Israéliens attendent les Arabes depuis 1948!


Tribune de Joël Rubinfeld publiée dans La Libre Belgique du 23 janvier 2003