Justice pour tous!

Le principe d'une loi dite de “compétence universelle” est noble. Un tribunal planétaire donnerait probablement à réfléchir aux futurs ex-despotes. L'on peut néanmoins s'interroger sur les limites de cette loi. Qu'en sera-t-il, par exemple, des dictateurs “élus” à vie, et donc immunisés à vie? La menace, pour ces derniers, ne viendra vraisemblablement pas de Bruxelles, ni de La Haye.

“A l'encontre de toute logique, les plaignants accusent Ariel Sharon, alors que les massacres de Sabra et Chatila ont été commis par les Phalanges chrétiennes, la milice libanaise dirigée par Elie Hobeika.”

Et puis, l'esprit progressiste de cette loi saura-t-il prévaloir? Les paradoxes de l'utopie ne manquent pas. C'est ainsi que l'on retrouve, aujourd'hui, la Libye du colonel Kadhafi à la tête de la Commission des droits de l'homme des Nations unies, ou la Syrie présider, récemment, le Conseil de sécurité de l'ONU.

L'histoire bégaie une nouvelle fois ce 18 juin 2001, lorsque les tribunaux belges sont saisis par 23 plaignants libanais et palestiniens, pour que soient jugés les auteurs du massacre de Sabra et Chatila. A l'encontre de toute logique, les plaignants accusent Ariel Sharon, à l'époque ministre de la Défense, alors que les actes incriminés ont été commis par les Phalanges chrétiennes, une milice libanaise dirigée par feu Elie Hobeika. Nulle mention n'était faite des auteurs du carnage - Hobeika et les Phalangistes - dans la plainte alors déposée!

C'est gros, très gros même, mais ça passe. C'est ainsi que, de nos jours, la “culpabilité” du Premier ministre israélien s'est confortablement installée dans l'esprit de nombre de nos concitoyens. À l'instar de cette députée écologiste qui, de bonne foi, me confiait récemment qu’“il faudra bien le juger un jour, Sharon, pour les crimes de Sabra et Chatila”. Et voilà! Peu importent les faits, le verdict est déjà tombé.

De nombreux témoignages, en provenance du Liban et alentours, mettent pourtant en lumière les responsabilités dans les événements de Sabra et Chatila. La vérité est à portée de main, en voici quelques bribes:

1) De 1975 à 1996, Robert Hatem est le garde du corps, l'ombre, l'homme à tout faire d'Elie Hobeika. Dans ses mémoires1, rédigées en 1999, Hatem témoigne de la duplicité de son ex-patron. Il explique comment Hobeika a trahi les siens - la famille chrétienne au pouvoir au Liban - et Tsahal, au profit de la Syrie. Hatem impute clairement la responsabilité du massacre de Sabra et Chatila à Elie Hobeika, en précisant que les Israéliens n'ont jamais été prévenus des plans macabres de Hobeika.

2) Suite à la commémoration au Liban du dix-huitième anniversaire du massacre de Sabra et Chatila, on peut lire dans le quotidien hachémite Jordan Times du 17 septembre 2000, que “les familles des victimes pointent un doigt accusateur sur Elias Hobeika, ancien chef des services de renseignements des forces libanaises, qui est maintenant un membre sortant et pro-syrien du Parlement”.

3) En juin 2001, le commentateur politique palestinien Saleh Al-Na'ami écrit, dans l'hebdomadaire du Hamas Al-Risala, qu’“il est hypocrite d'attaquer Sharon”. Dans son article, Al-Na'ami identifie les coupables, les “vrais criminels de guerre: Hobeika et la bande de misérables de son entourage d'alors”.

4) Nagi N. Najjar, directeur de la Fondation libanaise pour la Paix, affirme que Hobeika, téléguidé par la Syrie, a provoqué et dirigé le massacre de Sabra et Chatila, à l'insu des Israéliens. Selon Najjar, Hobeika voulait ternir urbi et orbi l'image des Chrétiens libanais et de Tsahal, et forcer les soldats israéliens, par la pression de l'opinion publique internationale, à se retirer de Beyrouth, et ainsi assurer aux Syriens la mainmise sur le Liban. L'histoire semble avoir donné raison à Najjar.

“La procédure engagée contre le Premier ministre israélien n'est qu'une application supplémentaire de la stratégie, adoptée en 1948 par les dictatures arabes, qui voudrait faire de la petite démocratie israélienne - à peine plus grande que la Wallonie et à peine plus peuplée que la Flandre - la responsable de tous les maux de la région.”

A ces témoignages en provenance du monde arabe, vient s'ajouter un document essentiel: le rapport de la commission d'enquête dirigée par le juge Isaac Kahane, alors président de la Cour suprême d'Israël. En effet, dix jours après les événements de Sabra et Chatila, le gouvernement israélien mandate Kahane pour instruire les faits et dégager les responsabilités, à quelque niveau que ce soit. Pour ce faire, la commission d'enquête israélienne, qui jouit des prérogatives les plus larges, auditionne plus de 160 témoins, se rend à Beyrouth, collecte et analyse l'ensemble des informations diffusées par les médias internationaux, etc.

Après quatre mois d'enquête, la commission Kahane établit que, selon tous les témoignages, libanais, palestiniens ou israéliens, le responsable des massacres de Sabra et Chatila est Elie Hobeika. Mais le juge Kahane ne se limite pas à une approche juridique du dossier. Au nom de l'intégrité morale d'Israël, il reproche à sept officiels israéliens - dont le ministre de la Défense Ariel Sharon, qui devra ensuite démissionner - de n'avoir pas prévu la tragédie qui résulterait de l'entrée des Phalangistes dans les deux camps palestiniens. Et Kahane de conclure son rapport en ces termes prémonitoires: “Nous ne nous berçons pas de l'illusion que les résultats de notre enquête suffiront à convaincre ou à satisfaire les gens nourris de préjugés et les consciences sélectives. Mais notre enquête ne leur était pas destinée”.

A Beyrouth et à Damas, on ricane de la naïveté de nos autorités. Des quinze années de la guerre civile libanaise (de 1975 à 1989), de ses multiples carnages, de ses 200.000 morts, l'Europe n'aura retenu que le massacre de Sabra et Chatila de 1982. Que l'armée syrienne ait, cette même année, massacré les 25.000 habitants de Hama (village situé dans le nord de la Syrie), n'aura ému personne. La procédure engagée contre le Premier ministre israélien n'est qu'une application supplémentaire de la stratégie, adoptée en 1948 par les dictatures arabes, qui voudrait faire de la petite démocratie israélienne - à peine plus grande que la Wallonie et à peine plus peuplée que la Flandre - la responsable de tous les maux de la région. Il est inacceptable que la justice de notre pays soit instrumentalisée pour servir un tel dessein! Cela représenterait une insulte au passé de la Belgique, et remettra probablement en question le rôle moral que notre pays souhaite jouer sur la scène internationale.

^ [1] Robert Hatem, “Dans l'ombre d'Hobeika... en passant par Sabra et Chatila”, Ed. Jean Picollec, 2002.


Tribune de Joël Rubinfeld publiée dans La Libre Belgique du 27 mars 2003