Article d'Isaac Franco, chroniqueur à Radio Judaïca et Contact J, paru dans le mensuel Contact J du mois d'octobre 2011.

Le CCOJB vit à l’heure de la Restauration. Depuis 18 mois, les notables communautaires ont renoué avec une stratégie de communication anesthésiante et velléitaire qui renonce à demander publiquement des comptes pour les insinuations, les amalgames et les outrages inacceptables qui dopent la résurgence de l’antisémitisme dans nos rues, néglige son devoir de solidarité avec Israël et se dérobe à celui d’installer pleinement le Juif de ce pays dans ses droits de citoyen décomplexé.

Il est donc revenu le temps où il est prescrit de privilégier l’espoir muet que passe vite l’orage au rappel décomplexé que si les Juifs s’obligent dans ce pays aux mêmes devoirs de tous, ils y jouissent des mêmes droits.

On prend garde désormais à s’aliéner l’écoute distraite de ceux qui travaillent inlassablement à la libération de la parole qui discrimine et on préfère à nouveau l’éloge susurré d’un bien vivre ensemble creux et dévoyé à la réprobation publique, la pusillanimité grimée en circonspection au courage, la restauration douillette de la diplomatie du couloir, de la salle d’attente et du rond de serviette à une claire ligne rouge que nul n’oserait dépasser sous peine d’en payer le prix.

C’est ainsi qu’on peut aujourd’hui être honoré d’une invitation au récent dîner de gala du CCOJB après avoir accusé son hôte et son ancien président de trafiquer la vidéo d’un discours prononcé en marge d’une manifestation anti-israélienne à Nivelles en mai 2008 où était suggéré un parallèle indécent entre Israël et le régime nazi, et les avoir fait condamner en justice de première instance après s’être très opportunément découvert avoir été traité d’antisémite.

Le nouveau verbe communautaire permet donc d’offrir ce précieux témoignage d’amitié à un homme contre lequel une procédure d’appel est en cours, un responsable politique de premier plan qui, comme d’autres avec lui conviés à ce dîner, s’exemptait du devoir élémentaire de dénoncer la présence massive, dans la manifestation du 11 janvier 2009 à Bruxelles, de drapeaux du Hamas, du Hezbollah et du Djihad islamique et de condamner les odieux slogans antisémites entendus pour la première fois dans nos rues depuis la Libération.

Un homme, André Flahaut, dont les thuriféraires louent la proximité avec l’une ou l’autre des organisations communautaires et la sollicitude à l’égard du pavillon belge à Auschwitz, mais qui, pendant la deuxième guerre du Liban en 2006, était hué par une assistance par nature placide et accommodante pour avoir osé mettre la profanation du Mémorial de la déportation à Anderlecht, où il tenait un autre de ses discours à prétention humaniste, sur le compte des opérations de défense conduites par l’Etat d’Israël.

C’est désormais cette voix de la communauté qui se tait publiquement quand elle devrait condamner haut et fort:

- les attentats terroristes d’Eilat du 18 août;

- l’article du surlendemain dans La Libre Belgique qui diabolise les légitimes représailles d’Israël en titrant la réaction excédée - «Nous n’avons pas d’autre alternative que de désinfecter Gaza» - d’un anonyme parmi ses citoyens, suggérant ainsi au lecteur que l’Etat juif gratifie les terroristes de la bande du même traitement réservé aux Juifs par les nazis;

- celui de L’Echo du 26 du même mois qui ose impudemment le titre «L’invention d’Israël»;

- le dérapage du journal télévisé de la RTBF du 18 mai 2011 qui évoque «la juiverie» de DSK pour rendre compte des obstacles dressés sur le chemin de sa candidature à la présidence de la République française;

- cet autre du 4 septembre, dans le journal de la RTBF encore, qui relatant la visite officielle du Premier ministre Yves Leterme en Israël, parle d’un «passage obligé par Yad Vashem» après lequel «les choses sérieuses - c’est-à-dire la reconnaissance de la Palestine par les Nations Unies - ont véritablement commencé», renvoyant ainsi la Shoah au délirant «détail de l’Histoire» de Jean-Marie Le Pen (*);

- le texte antisémite publié dans le mensuel gratuit De Zwinkrant du mois de juillet 2011 où l’auteur interroge le lecteur sur le point de savoir s’il a déjà essayé de se «promener au mois de mai sur la digue à Knokke? (…) Les hommes avec leurs boucles, leurs drôles de tabliers et leurs chapeaux noirs. Les femmes portent des perruques et de longs bas. Le monde leur appartient. Vous laissent-ils passer? Que nenni, nous sommes le peuple élu, Monsieur. Et puis, ils s’étonnent que nous ne pouvons pas les blairer. (…) Le marronnier dans le jardin d’Anne Frank a été renversé. Est-ce un bon présage?»;

- l’avis ahurissant du Centre pour l’égalité des chances interrogé par ce mensuel et publié dans son numéro suivant: «Après lecture et après avoir pris connaissance de vos commentaires, le Centre décide qu’il n’y a aucune indication qui permettrait de suggérer dans le chef de l’auteur ou le vôtre une volonté délibérée et malveillante d’inciter les lecteurs à la haine contre les Juifs en général».

C’est que les notables de ce nouvel ancien CCOJB s’en remettent entièrement à l’efficacité toute relative de leur stratégie du «coup de téléphone et des petits arrangements entre amis» à l’abri des oreilles et des yeux indiscrets, et répugnent, même après avoir constaté son évidente insuffisance ou inadéquation, à exprimer publiquement l’indignation ou les attentes de ceux dont ils tirent leur légitimité.

C’est encore cette voix de la communauté qui manque aux statuts du CCOJB quand elle néglige la solidarité avec Israël et s’exonère d’appeler solennellement les responsables politiques du pays à ne pas voter la reconnaissance d’un Etat palestinien, et à prestement déserter le raout antisémite «Durban III» à New York dix ans après l’ignoble bacchanale en Afrique du Sud.

Elle y manque quand elle estime ne pas devoir souligner, publiquement là aussi, que le rapport Palmer a reconnu ce qu’Israël répète inlassablement, à savoir la légalité du blocus de Gaza et celle de l’arraisonnement de la «flottille de la liberté» en mai 2010, et l’absence de crise humanitaire dans la bande côtière renvoyant la mise en scène du «malheur» des Palestiniens de ce territoire à l’imposture nazie exposant hier au regard complice de la Croix-Rouge et du monde la vitrine du bonheur des Juifs internés dans le camp de concentration de Theresienstadt.

Elle y manque quand elle s’abstient de prolonger l’écho des conclusions, alarmantes pourtant pour l’avenir de la communauté juive de ce pays, d’une étude menée par la VUB et les universités de Louvain et de Gand et publiée le 21 mai dernier par le quotidien De Morgen où il apparaît que «la moitié des élèves musulmans (à Bruxelles) est antisémite», et selon laquelle «ce qui est grave, c’est que ces sentiments anti-juifs n’ont rien à voir avec un niveau social ou culturel peu élevé, ce qui est le cas parmi les autochtones racistes (…) il y a un lien direct entre le fait d’être musulman et celui d’éprouver des sentiments antisémites».

Elle y manque quand elle ne s’indigne pas de l’octroi par la Belgique de la somme de huit cent mille euros sur trois ans à des ONG qui, selon un rapport de l’organisation NGO Monitor à Jérusalem, travaillent pour 90% d’entre elles à des projets de propagande politique contre l’Etat d’Israël, promeuvent son boycott ou déposent des plaintes contre ses responsables: «Il ne s’agit pas d’aide au développement ou de soutien social. (…) C’est une manipulation totalement non démocratique. (…) Le fait que la Belgique soutient financièrement de telles actions est incompréhensible» (Professeur Gerald Steinberg, directeur de NGO Monitor).

Elle y manque quand elle ne s’interroge pas sur l’origine des fonds considérables dont semblent disposer de nombreuses ONG opérant en Belgique (ABP Wallonie-Bruxelles, Tribunal Russel sur la Palestine, Masarat, INTAL, …) pour mener de très virulentes campagnes publiques de diabolisation de l’Etat juif avec le soutien appréciable d’une large partie de la presse, francophone surtout.

Elle y manque quand elle ne dénonce pas l’annulation, consécutive à l’appel au boycott et aux pressions exercées par des ONG pro palestiniennes, d’une conférence organisée à Bruxelles le 25 mai dernier par la section belge de l’Association de droit international sur le thème «Les défis dans une guerre asymétrique: une expérience israélienne» à laquelle était invité le colonel Liron Libman, chef du Département de droit au siège de l’avocat général militaire de l’armée israélienne.

La liste non exhaustive des occurrences où le CCOJB a étalé ses carences révèle que son problème est de voir à nouveau comme une fin en soi des relations apaisées avec des politiques ou des médias même imperméables à l’intégrité morale la plus élémentaire, quand elles ne sont que des instruments au service de sa mission de lutte contre l’antisémitisme et de solidarité avec Israël à laquelle son président apporte une expertise qu’il possède au plus haut degré dans l’exercice quotidien de sa profession…

(*) Il y aura certes une lettre privée «de regrets et d’excuses» envoyée par le directeur de l’information de la RTBF au président du CCOJB qui s’en déclarera satisfait, convoyant ainsi le message désastreux d’une communauté juive ayant désormais intégré l’idée que la blesser publiquement se paie au mieux du prix d’une réparation privée.


Article d'Isaac Franco paru dans le mensuel Contact J d'octobre 2011