«Des hommes forts sont nécessaires pour conclure la paix»

Les réactions à la mort politique d'Ariel Sharon au sein de la communauté juive de Belgique sont aussi diverses que l'est cette communauté. Joël Rubinfeld, président du think tank Atlantis Institute dont le siège est à Bruxelles, pense surtout aux conséquences au Proche-Orient.

De Standaard – Comment réagissez-vous à la grave attaque cérébrale qui a frappé Ariel Sharon?

Joël Rubinfeld – Avec un sentiment de tristesse eu égard à ses accomplissements et au chemin qu’il lui restait à parcourir. Il quitte la scène politique à un moment crucial. Il a, avec le retrait de Gaza, démontré qu’il savait prendre des décisions cruciales.

On dit souvent qu’il faut un faucon pour conclure la paix. Cela vaut-il pour Sharon?

Je n’aime pas tellement le terme «faucon» à cause de sa connotation péjorative. Mais ce que vous dites est certainement d’application pour le Proche-Orient. Lorsqu’un dirigeant comme Sharon pose un acte pour la paix, cela a, en Israël et auprès de ses voisins arabes, un tout autre impact que s'il était posé par un homme politique de gauche.

Les Israéliens aspirent à la paix. Mais ils veulent aussi être défendus avec efficacité face au terrorisme et savoir que la pérennité de leur Etat est assurée. Nombreux sont ceux qui voyaient en Sharon la personne qui pouvait tout à la fois les mener vers la paix et répondre avec fermeté aux attentats et menaces.

Dans le monde arabe prévaut une culture basée sur le respect, l’autorité et la force. Pour y obtenir des résultats lors de négociations, il faut être respecté voire craint. Prenons l’exemple du «faucon» Menahem Begin. C’est lui qui a conclu la paix avec l’Egypte - pays qui a toujours mené les guerres contre Israël – et qui a su faire accepter aux Israéliens la restitution du Sinaï.

Alors même que Sharon est hors de combat l’Iran reprend l’enrichissement nucléaire. Le président de ce même pays dit qu’Israël doit être rayé de la carte.

C’est un énorme problème. Il convient de rappeler que ce que dit le président Ahmadinejad au sujet d’Israël n’est rien d’autre que ce que proclame l’Iran depuis la révolution islamique de Khomeiny en 1979. Les déclarations d’Ahmadinejad ont au moins le mérite de lever toute ambiguïté. Nul ne pourra désormais dire qu’il ne savait pas. C'est une bonne chose que, cette fois, les Nations unies aient réagi. Le Conseil de sécurité a condamné à l’unanimité les déclarations négationnistes et antisémites d’Ahmadinejad. L’Algérie a également voté en faveur de la condamnation.

Comment évaluez-vous les chances de l’Union européenne à modifier l’approche de l’Iran sur le nucléaire?

Cela fait trois ans que le régime iranien tourne l’Europe en bourrique. Il temporise jusqu’au jour où, par un essai nucléaire dans le désert iranien, il nous mettra devant le fait accompli. Dès lors, Israël sera évidemment aux premières loges des nations menacées. Mais le reste du monde devra également faire face à un problème de taille.

L’Europe a, cinquante années durant, vécu dans une atmosphère de guerre froide au milieu des superpuissances atomiques américaine et soviétique. La catastrophe n’est pas survenue, notamment grâce à l’instinct de survie des deux protagonistes qui savaient qu’une attaque nucléaire de leur part faisait courir le risque de leur propre anéantissement. Mais quid si la bombe atomique tombe entre les mains d’un régime qui glorifie la mort en «martyre»? Un Iran avec dix têtes nucléaires est plus dangereux qu’une Union soviétique avec 5.000 bombes, et pas que pour Israël.

Le Parlement suédois a donné l’exemple en rompant ses relations avec l’Iran suite aux déclarations d’Ahmadinejad. Pour les autres pays européens, il n’y a eu, à ce jour, que des mots.

Le Hamas, qui lui aussi veut la destruction d’Israël, risque d’obtenir de bons résultats aux élections palestiniennes qui se tiendront à la fin de ce mois. Cela rend-t-il la situation encore plus explosive?

Les conséquences d’un Hamas au pouvoir seraient catastrophiques. Le peuple palestinien sera d’ailleurs le premier à en pâtir. Un tel cas de figure aura notamment pour effet de bloquer durablement le processus de paix. Ceci dit, il n’est pas impossible que le Hamas, s’il arrive au pouvoir, modifie graduellement ses positions comme l’a fait l’OLP par le passé.

En fait, le problème est que le président Mahmoud Abbas ne se soit pas imposé comme un homme fort. La paix entre Israéliens et Palestiniens nécessite qu’il y ait, des deux côtés, des leaders de l’envergure d’un Washington, d’un Lincoln ou d’un Churchill.

L’état de santé d’Ariel Sharon révèle à quel point ce dernier dominait la scène politique. N’est-ce pas étrange pour une démocratie?

Oui, il n’est pas bon que dans une démocratie tant de choses reposent sur les épaules d’un seul homme. Mais n’oublions pas que Sharon n’était pas, il y a cinq années à peine, perçu comme il l’est aujourd’hui. Il est bien possible qu’Ehud Olmert, qui a tout de même été maire de Jérusalem une décennie durant, acquière une autre dimension à l’exercice de sa nouvelle fonction. Que Sharon l’ait lui-même désigné comme son héritier politique est en soi significatif.


Interview parue dans De Standaard du 9 janvier 2006 · Propos recueillis par Mia Doornaert · Version originale (en néerlandais) en ligne sur le site du Standaard

De Standaard, 9 janvier 2006