Bilan d’une présidence

Joël Rubinfeld, le président du CCOJB, arrive au terme de son premier mandat. Il nous a livré quelques réflexions personnelles sur son expérience à la tête de l’institution faîtière du judaïsme belge.

Contact J – Quel bilan faites-vous de ces deux années à la tête du CCOJB?

“En démocratie, il convient d’avoir un «agenda éthique» qui ne se laisse pas phagocyter par l’«agenda arithmétique».”

Joël Rubinfeld – Je pense pouvoir dire que le bilan est globalement positif même si l’équipe du CCOJB qui a révélé et réussi à enrayer le processus qui a conduit une partie non négligeable de notre communauté à se sentir marginalisée sur la scène publique, n’a pu l’inverser complètement. Il faut avoir à l’esprit que pour le monde politique, notre communauté représente une quantité négligeable en terme électoral. Cela s’appelle de la real politik, mais, à terme, je considère que ce n’est pas la bonne voie pour assurer le «vivre ensemble» dans notre pays.

En démocratie, il convient d’avoir un «agenda éthique» qui ne se laisse pas phagocyter par l’«agenda arithmétique». En dépit des difficultés, le CCOJB a néanmoins cherché à honorer l’article premier de ses statuts qui lui commande la défense sereine et décomplexée des intérêts de la communauté juive de notre pays. Cette ambition passait d’abord par lui rendre une voix écoutée par les acteurs de la vie publique.

Vos combats contre la manifestation de Nivelles et celle du 11 janvier n’ont-ils pas donné une publicité inespérée à des activistes antisionistes et parfois antisémites qui n’en demandaient pas tant?

C’est là une manière pour le moins étonnante de poser le problème. Ne fallait-il donc rien dire des symétries honteuses suggérées entre la légitime défense de l’armée d’Israël et la barbarie nazie au motif que cela revenait à faire de la publicité à cette mascarade odieuse? Et le CCOJB doit-il se taire quand le risque s’accroît chaque jour un peu plus de voir l’importation de ce conflit provoquer des dégâts dans nos rues? Ce n’est pas là ma conception de la fonction. Quant à la manifestation du 11 janvier, elle n’avait pas besoin de notre intervention pour faire la une de tous les médias.

Concernant Nivelles, je le répète: c’est ma conviction que nous devions interpeller l’opinion et mettre publiquement les hommes politiques devant leurs responsabilités. Nous n’y avons d’ailleurs pas trop mal réussi puisque quelques mois plus tard, quand le même groupe a voulu rejouer cette mascarade dans les rues de Louvain-la-Neuve, le bourgmestre de la ville s’y est opposé. On ne mesure pas suffisamment l’impact d’une mise en scène comme celle de Nivelles sur l’inconscient collectif de nos concitoyens.

Le CCOJB doit-il continuer à avoir une réactivité forte et une communication agressive?

Ce sont les événements qui commandent l’agenda. A cet égard, le 11 janvier comme Nivelles sont des événements qui «parlent» pour ces temps troublés que nous vivons, mieux qui les symbolisent. Il fallait donc en révéler le sens. Permettez-moi par ailleurs de réfuter le qualificatif «agressif» et de suggérer celui, à mon sens plus pertinent, de «offensif».

“Certains journalistes irrités par nos réactions s’en prennent au CCOJB sur le même ton que, du reste, ils utilisent pour parler d’Israël et du Moyen-Orient.”

En outre, questionner la nature de notre communication sans rendre compte de notre volonté constante de dialogue constructif, dans un indispensable esprit de respect réciproque bien entendu, est réducteur. Car nous pouvons en même temps être en tension et dialoguer. J’en donne un exemple. A plusieurs reprises, nous avons stigmatisé le discours provenant notamment d’élus du PS parce que nous le considérions de nature à favoriser l’importation du conflit israélo-arabe dans nos rues. Cela ne nous a toutefois pas empêché de rencontrer le mois passé Elio Di Rupo et de signer avec lui un communiqué commun, pas plus que d’emmener fin janvier Rudy Demotte à Auschwitz pour la commémoration du soixante-cinquième anniversaire de la libération du camp d’extermination.

Qu’en est-il de vos rapports avec la presse?

Je crois pouvoir dire que nous n’avons jamais été aussi présents dans les médias même si, c’est vrai, nos relations avec ceux-ci ne sont pas toujours faciles. Mais comment pourrait-il en être autrement quand, d’un côté, le CCOJB tire la sonnette d’alarme et, de l’autre, certains médias et journalistes agissent comme des militants engagés au service d’une cause qui, précisément, disqualifie notre vision des choses? Alors, il faut s’accommoder de ce rapport tendu et c’est ce que nous avons fait. Il faut bien comprendre ici que nous dénonçons une situation longtemps tolérée, et cela est mal perçu par certains d’entre eux. Alors, certains journalistes irrités par nos réactions s’en prennent au CCOJB sur le même ton que, du reste, ils utilisent pour parler d’Israël et du Moyen-Orient.

Êtes-vous candidat à votre propre succession?

Ces deux années passées à la tête du CCOJB auront été, quoi qu’il arrive, une expérience fondamentale dans ma vie. Et croyez-moi, je ne fais pas de la rhétorique. Je me serai pleinement consacré à ma communauté, peut-être, sinon sans doute, au détriment de ma vie familiale et professionnelle. C’est aussi à l’aune de ces deux exigences négligées ces dernières années que je soupèse le pour et le contre d’une éventuelle seconde candidature.


Article paru dans le mensuel Contact J du 13 janvier 2010 · Propos recueillis par William Racimora