«Dans la déportation, la collaboration c'était la règle, pas l'exception»

Joël Rubinfeld est le président récemment élu du CCOJB, l'organe de coordination des organisations juives de Belgique. Suite à la parution de La Belgique docile, le rapport remis au Sénat par le Ceges, il attend la reconnaissance publique de la responsabilité de l'Etat belge dans la déportation, 65 ans après le départ des premiers convois de Juifs de Belgique vers Auschwitz.

Télémoustique – Quelle est votre lecture de La Belgique docile?

Joël Rubinfeld – Le rapport commandé par le Sénat va dans le bon sens. Mais on n'en est encore qu'à mi-chemin. Le Sénat doit maintenant en tirer les conclusions. Ce travail a pris du retard du fait de la crise politique que nous avons traversée. Ceci étant, nous avons aujourd'hui un gouvernement.

Justement! Il est fort différent de celui de Guy Verhofstadt, qui avait commandé le rapport. Et à Anvers, Bart De Wever, qui est associé au CD&V, a déjà montré en quelle estime il tenait les excuses faites au nom des autorités belges...

“Les propos de Bart De Wever sont une honte pour notre pays. C’est précisément ce type de discours qui atteste de la nécessité d’aller au bout de la démarche.”

Quand je rencontrerai Yves Leterme, je lui dirai ce que j'aurais pu dire à Guy Verhofstadt: s'excuser, ce n'est pas se faire du mal. C'est la seule façon de fermer une plaie toujours ouverte et tirer les enseignements qui s'imposent. Je pense que ce serait œuvrer au bien du pays qui en sortirait grandi.

Quant à Bart De Wever, ses propos sont une honte pour notre pays. C’est précisément ce type de discours qui atteste de la nécessité d’aller au bout de la démarche.

En quoi les excuses déjà émises par Guy Verhofstadt étaient-elles incomplètes?

Il faut rappeler que Guy Verhofstadt fut le premier à les présenter, même si j'aurais préféré que l'ancien Premier ministre aille au bout de son propos et prenne pleinement ses responsabilités. Dans ses discours, il a toujours présenté la collaboration comme marginale. Or, dans la déportation, c'était la règle et non l'exception. L'administration a bien été mise au service de l'Occupant.

Comme l'historien Maxime Steinberg, vous attendez le Chirac belge?

En effet, l'exemple vient de France. En 1995, Jacques Chirac a rompu avec ses prédécesseurs pour aller au bout de la démarche, lors de la commémoration des rafles du Vélodrome d'Hiver. Sans se cacher derrière le fait que la France était à l'époque administrée depuis Vichy, il a reconnu la responsabilité de l'Etat français.

“Nous attendons le Chirac belge. Cela pourrait être le Premier ministre, mais pourquoi pas le Roi, en tant que chef de l’Etat?”

En Belgique aussi on a eu tendance à se cacher derrière Vichy, puisque, contrairement à chez nous, la collaboration y était officielle. Pourtant, Maxime Steinberg a aussi rappelé qu'en France on avait déporté proportionnellement moins de Juifs qu'en Belgique. Nous attendons donc le Chirac belge. Cela pourrait être le Premier ministre, mais pourquoi pas le Roi, en tant que chef de l’Etat?

Lorsque les mots seront dits, je pense que, à l’instar de l’exemple français, celui qui les aura prononcés rentrera dans l'Histoire. Comme Jacques Chirac, dont même les détracteurs ont, au moment de dresser le bilan de sa carrière politique, unanimement salué le geste.

La Belgique n'est pas allée au bout de ses excuses. Mais les communautés juives ont-elles été au bout de leur démarche pour la reconnaissance?

Pas toujours. Aussi voudrais-je m'inscrire dans une démarche décomplexée. Il est plus que temps de crever l'abcès. De notre côté, nous allons donc travailler sur nos propres conclusions quant à cette page de l’Histoire. Quant à l'événement lui-même, mais aussi sur ses suites, après la guerre. A-t-on assez débattu de la déportation en Belgique? A-t-on négligé cette question?

Il y a l'histoire de la déportation, mais aussi l'histoire de sa mémoire, qui est tout aussi riche en enseignements. Prenons cet exemple: lors de la réfection du pavillon belge à Auschwitz, une partie a été payée par l'Etat, une autre par l'argent restitué aux Juifs après les spoliations de la guerre. Imaginez-vous que les morts belges d'Auschwitz ont payé pour leur mémoire! C'est à cette sorte d'invraisemblance que la reconnaissance de ses responsabilités par l'Etat belge pourrait mettre un terme.


Article paru dans l'hebdomadaire Télémoustique du 16 avril 2008 · Propos recueillis par Jean-Laurent Van Lint

Télémoustique, 16 avril 2008 Télémoustique, 16 avril 2008