CCOJB: un activisme serein et décomplexé

Il y a juste un an, Joël Rubinfeld était élu président du CCOJB au terme d’une campagne d’une âpreté sans précédent. On se souvient des rebondissements de la campagne, et fait inhabituel, de sa médiatisation dans la presse généraliste. Contact J l’a rencontré quand commence la seconde moitié de son mandat.

Contact J – Le CCOJB a-t-il toujours une vocation nationale comme l’indique son nom ou est-il en passe de devenir l’institution faîtière du judaïsme francophone?

Joël Rubinfeld – Si le CCOJB est et reste l’instance faîtière du judaïsme belge sur le plan politique, il faut se féliciter de la complémentarité qui existe aujourd’hui entre le CCOJB et le Forum der Joodse Organisaties. Cette organisation est un acteur politique important et nos amis anversois n’hésitent jamais à mettre leurs ressources et relations au service de l’intérêt commun.

La mission du CCOJB relève de la représentation politique. Comment concevez-vous cette mission vue de votre poste de président?

C’est une lourde charge, une grande responsabilité et un grand honneur. Ma première mission est de me faire l’interprète des préoccupations de la communauté auprès du monde politique, des médias, du monde associatif et, plus largement, de nos concitoyens. C’est dans un esprit neutre et apolitique que le CCOJB engage le dialogue avec les différents acteurs de la société.

Vous dites être sans couleur politique. Pensez-vous que cette neutralité soit clairement perçue?

Dans mes fonctions de président du CCOJB, je m’attache à respecter scrupuleusement le principe de neutralité à l’égard de l’ensemble des partis démocratiques. En tant que personne privée, comme tout citoyen, j’ai bien entendu des convictions.

Le monde politique belge a-t-il compris ce principe de neutralité?

Pas toujours. Certains de nos interlocuteurs s’entêtent à vouloir m’étiqueter politiquement. Cela a amené un grand parti francophone à changer la règle du jeu en s’adressant, dans une tentative de contournement du CCOJB, aux organisations membres de notre institution plutôt qu’à ses instances dirigeantes, rompant de la sorte avec les principes élémentaires du pacte démocratique. Cette manœuvre a échoué. Il a fallu rappeler à certains que l’interlocuteur de la communauté juive auprès du monde politique est le CCOJB et qu’il revient à son Conseil d’administration de déterminer qui la représente, et non à un parti politique, aussi respectable soit-il.

Revenons sur votre première année de mandat. Pouvez-vous en faire un premier bilan?

Je pense que nous sommes sur la bonne voie, mais il y a encore du chemin à parcourir. Je veux ici saluer l’implication, le dévouement et l’efficacité du Comité directeur qui m’épaule grandement dans cette tâche.

Plus précisément, quels sont les points positifs de votre première moitié de mandat?

Certains parlent d’une “révolution copernicienne”. La position du CCOJB sur l’affaire de Nivelles, ce sordide épisode de l’antisionisme “de proximité”, en est probablement l’illustration la plus pertinente. Nous nous sommes aussi attelés à faire face aux dérapages de la presse avec vigilance et réactivité. Et nous avons fait entrer l’institution dans le XXIe siècle en la dotant d’un site internet (www.ccojb.be). Et le site est visité! Certains jours, le nombre de pages consultées se chiffre en milliers.

Cette nouvelle dimension médiatique du CCOJB est effectivement connue, mais revenons-en à votre action politique?

Le CCOJB a décidé de s’attaquer prioritairement au problème de la résurgence de l’antisémitisme que nous connaissons depuis 2000. Par cela j’entends la lutte contre toutes les formes d’antisémitisme, qu’il s’exprime sous sa forme traditionnelle – je pense au pamphlet macabre du sénateur FN Delacroix – ou sous sa forme nouvelle, celle plus sournoise qui fait de l’antisémitisme dans la langue des droits de l’homme. La mise en œuvre de ce deuxième volet n’est pas chose aisée car il est difficile de se faire entendre par certains médias qui, depuis des années, s’échinent à noircir l’Etat d’Israël.

Vous voulez dire que votre axe politique c’est la défense d’Israël?

Soyons clairs, notre pays c’est la Belgique et ce pays nous l’aimons infiniment. Du reste, des décennies de fidélité et de loyauté l’attestent plus que cette profession de foi. A côté de cela, je pense que les Juifs belges ont un lien affectif particulier avec Israël. Ces relations affectives, je les assume pleinement et sereinement. Pour en revenir à votre question, ce n’est pas “pour Israël” que nous nous engageons mais “contre l’antisémitisme”. Aujourd’hui, l’Etat juif s’est substitué à l’Etre juif dans l’esprit de certains. Israël est devenu le Dreyfus des nations, et un inavouable et punissable antisémitisme se dissimule trop souvent derrière le paravent plus commode de l’antisionisme. Il est intéressant de noter que cette année, sur les 17 communiqués de presse émis par le CCOJB, un tiers d’entre eux épingle les médias, plus précisément ceux qui confondent information et propagande. Le problème induit par notre activisme, ici entendu dans sa véritable acception, c’est que nous sommes ensuite boycottés ou “sanctionnés” par ces médias qui considèrent que nous avons rompu un gentlemen's agreement en ne les laissant pas, en ne les laissant plus, dire ou écrire n’importe quoi.

Pouvez-vous être plus précis et donner à nos lecteurs un exemple concret de cette stratégie du boycott?

Prenons l’exemple de la RTBF. Son cas n’est pas isolé, mais il est emblématique d’une couverture partisane du conflit israélo-arabe qui participe insidieusement à la diabolisation de l’Etat juif, réfrénant ainsi les dispositions “dreyfusardes” de nombre de nos concitoyens. Je me souviens à ce propos d’une conversation avec une élue bruxelloise qui, en 2003, me disait: “Mais vous devez comprendre: aujourd’hui, lutter contre l’antisémitisme c’est soutenir la politique de Sharon”… Pour en revenir à la RTBF, nous avons fait part de nos préoccupations à la direction de la chaîne publique qui, à ce jour, n’a pas donné suite. Les demandes répétées du CSA en ce sens auprès de la RTBF n’ont guère été plus fructueuses.

Dans ce contexte, comment comptez-vous faire entendre la voix de la communauté? Vous avez de nouvelles idées, de nouveaux projets?

Nous avons doté le CCOJB de ses propres canaux d’information (site internet, newsletter, espace YouTube du CCOJB, émission hebdomadaire sur les ondes de Radio Judaïca, etc.). Parallèlement, nous redoublons d’efforts pour asseoir plus encore le CCOJB sur la scène politique, médiatique et associative. Par exemple, nous organisons en ce moment le dîner annuel du CCOJB qui se tiendra en avril 2009 et qui devrait être rehaussé par la présence du Premier ministre. Nous avons l’ambition d’en faire un rendez-vous important de la vie politique belge. J’attache également une attention toute particulière au renforcement du dialogue avec les autres composantes de notre société mosaïque. Dans ce cadre, les contacts développés avec des acteurs de la communauté musulmane de notre pays sont plutôt encourageants.


Article paru dans le mensuel Contact J du 5 décembre 2008 · Propos recueillis par Frédéric Szustak

Le Vif/L'Express, 18 décembre 2009 Le Vif/L'Express, 18 décembre 2009