«Le refus de la Fondation est incompréhensible»

C'est par une condamnation claire que Joël Rubinfeld, président du CCOJB, a réagi au refus de la Fondation du Judaïsme de Belgique de soutenir la pose des Pavés de Mémoire: «Le montant géré par la Fondation provient des fonds en déshérence des Juifs déportés, ceux-là même dont les pavés rappellent la mémoire. Il devrait donc servir en priorité à leur rendre un ultime hommage en inscrivant leurs noms dans la mémoire collective de notre pays». Lire ci-dessous l'entretien qu'il nous a accordé à l'occasion de la fin de son mandat.

ADI - Vous avez assisté et participé, en mai 2009, à la cérémonie d'inauguration des premiers Pavés de Mémoire posés en Belgique. Quels souvenirs conservez-vous de cet événement?

Joël Rubinfeld - C’est un des souvenirs les plus émouvants de mon mandat. Voir les enfants et petits-enfants des déportés se recueillir, près de 70 ans après, devant le lieu d’où leurs familles ont été emmenées vers les camps de la mort a contribué à ajouter une dimension physique au point zéro de l’humanité.

Par votre fonction de président élu par des représentants de la majorité des organisations juives de Belgique, vous avez une bonne connaissance de la sensibilité et de la communauté juive organisée. Quel est, à votre avis, l'accueil généralement réservé à ce projet de monument urbain en mémoire de chacune des victimes des persécutions nazies?

“Le montant géré par la Fondation provient des fonds en déshérence des Juifs déportés, ceux-là même dont les pavés rappellent la mémoire. Il devrait donc servir en priorité à leur rendre un ultime hommage en inscrivant leurs noms dans la mémoire collective de notre pays.”

La très large majorité des membres de notre communauté y a vu une initiative digne et sensible pour honorer la mémoire des Juifs arrêtés puis déportés par l’occupant nazi et ses acolytes locaux.

Comment réagissez-vous au refus opposé par la Fondation du Judaïsme de Belgique à la demande de subsidiation du projet introduit par l'Association pour la Mémoire de la Shoah?

C’est incompréhensible. J’ai du mal à imaginer un projet plus fédérateur que celui-ci. Et pourtant…

Je rappelle ici que le montant géré par la Fondation provient des fonds en déshérence des Juifs déportés, ceux-là même dont les pavés rappellent la mémoire. L’argent de la Fondation est précisément l’argent de ces personnes. Il devrait donc servir en priorité à leur rendre un ultime hommage en inscrivant leurs noms dans la mémoire collective de notre pays.

Vous-même, qui représentez le CCOJB, ne siégez pas au conseil d'administration de la Fondation de Judaïsme de Belgique. Par contre, plusieurs de vos prédécesseurs en sont membres. Comment avez-vous réagi, au cours de votre mandat, afin de défendre à cet égard la place du CCOJB?

Croyez-moi, je n’ai pas manqué d’essayer de permettre au CCOJB d’occuper à la Fondation le siège qui lui revient tout naturellement. J’ai été en cela appuyé par mon Comité directeur et mon Conseil d’administration. En vain…

Les Juifs de Belgique ne peuvent être membres individuellement des institutions qui sont généralement considérées comme représentatives et organes dirigeants de la communauté juive en Belgique, à savoir le CCOJB et la Fondation du Judaïsme de Belgique. Ne pensez-vous pas que plus de démocratie directe permettrait de stimuler et de renforcer la communauté juive en Belgique, la lutte contre l'antisémitisme et la mémoire de la Shoah?

“Il faudra bien un jour rouvrir le dossier «Vox Populi» si l’on veut prévenir le risque que le CCOJB ne se coupe de ceux au nom de qui il parle.”

Vous avez raison. Mon principal regret au terme de ce mandat est de ne pas avoir été suivi par mon Conseil d’administration sur le projet «Vox Populi» dont l’objectif était de réserver à la communauté juive de notre pays le droit de participer, à part égale avec le Conseil d’administration, à l'élection du président du CCOJB. Ce dossier n’est pas clos pour autant. Il faudra bien un jour le rouvrir si l’on veut prévenir le risque que le CCOJB ne se coupe de ceux au nom de qui il parle.

Tout au long de votre présidence, on vous a vu et entendu prendre de nombreuses initiatives de lutte contre l'antisémitisme en Belgique, y compris lorsque cet antisémitisme se déguise en antisionisme. Par contre, votre bilan est plus mitigé en ce qui concerne la transmission de la mémoire de la Shoah. L'État belge n'a toujours pas reconnu, malgré le rapport du CEGES déposé il y a trois ans, sa responsabilité comme complice du crime contre l'humanité constituée par la collaboration de son administration à la déportation des Juifs de Belgique. Le projet de loi visant à accorder le droit à une pension de réparation à tous les rescapés de la Shoah de Belgique se heurte à des manœuvres dilatoires des partis démocratiques flamands et n'est toujours pas adopté par le Parlement après plusieurs années de discussions. Ne regrettez-vous pas votre discrétion à ce sujet?

Il ne s’agit pas de discrétion mais plutôt de temps disponible. Il faudra continuer à fournir des efforts pour que ce rapport sorte du tiroir dans lequel il sommeille depuis trois ans. Mais permettez-moi d’ajouter ceci: si je suis particulièrement sensible à la transmission de la mémoire, je le suis au moins autant en ce qui concerne la situation dans laquelle la résurgence de l’antisémitisme place aujourd’hui la communauté juive.

Au vu de votre expérience de président du CCOJB, quels conseils donneriez-vous à votre successeur pour son action en faveur de la mémoire de la Shoah en Belgique?

Plus qu’un conseil, c’est un souhait. Le souhait que notre communauté vive une période d’accalmie sur le front de l’antisémitisme telle qu’il puisse s’investir pleinement dans la gestion du dossier «La Belgique docile».


Interview de l'Agence Diasporique d'Information parue le 8 mars 2010 · Propos recueillis par Eric Picard