L'acteur: Joël Rubinfeld

Le style du nouveau président des organisations juives de Belgique (CCOJB) dérange. Joël Rubinfeld, 39 ans, est un militant. L’homme n’hésite pas à prendre ouvertement le parti de l’Etat juif, là où ses prédécesseurs s’en tenaient à défendre les intérêts de la communauté juive du Royaume.

L’ex-ministre socialiste de la Défense André Flahaut en a fait les frais, au terme d’un discours prononcé à Nivelles, le 24 mai dernier. Joël Rubinfeld l’accuse d’avoir «assimilé la politique israélienne au nazisme». Le député PS réplique: il cite à comparaître, pour diffamation, devant le tribunal de première instance de Bruxelles, le CCOJB et son président. André Flahaut réclame 25.000 euros de réparation, qu’il destine, dit-il, «à des organisations philanthropiques œuvrant en faveur de populations défavorisées en Israël et en Palestine».

Elu à la tête du CCOJB au terme d’élections disputées, fin 2007, Rubinfeld perçoit «l’antisionisme ambiant comme le cache-sexe d’un antisémitisme inavouable». L’homme se pose en résistant, face aux «nouveaux anti-dreyfusards qui nient le droit à l’existence d’Israël».

Joël Rubinfeld ne transige pas moins sur la dette historique de la Belgique à l’égard des Juifs persécutés... Depuis la mi-avril, il évoque l’opportunité d’excuses royales. Un message mal perçu, dit-il aujourd’hui... «Me faire dire que j’‘exige’ des ‘excuses royales!’ est une présentation totalement inexacte. Notre intention n’a jamais été de nous montrer irrespectueux à l’égard de Sa Majesté le roi Albert II ou d’‘exiger’ quoi que ce soit du Souverain en dehors du prescrit institutionnel. C’est au contraire parce que nous connaissons son engagement pour les causes justes que nous espérons qu’un jour prochain le Premier des Belges prononcera les mots qui scelleront définitivement ce chapitre douloureux de l’histoire de la communauté juive de notre pays pendant les années sombres de l’occupation».

Même souci de nuance à propos du geste posé par Guy Verhofstadt, en 2005: «Je tiens à lui rendre justice et hommage pour avoir été le premier Premier ministre à s’être engagé courageusement sur la voie de la reconnaissance du rôle des autorités belges dans la persécution et la déportation des Juifs durant la Seconde Guerre mondiale».

Joël Rubinfeld n’entend pas pour autant laisser le rapport du Ceges, qui établit la responsabilité des autorités belges, sans suite: «Le titre, ‘La Belgique docile’, du rapport commandité par le Sénat en 2003 et présenté en 2007 est assez explicite des nouveaux éléments mis en exergue. Le rapport détaille l’attitude des autorités, du plus bas au plus haut niveau de l’Etat, avant, pendant et après l’occupation de la Belgique par le régime nazi. Le travail de mémoire demande que l’on aborde ces questions sans complexes. Il faudra revenir sur le sort des 24.916 Juifs déportés à partir de Malines, antichambre d’Auschwitz, sur le rôle du bourgmestre Delwaide et le zèle du chef de la police d’Anvers dans la rafle des Juifs, sur le fait que la collaboration était la règle et non l’exception, ou sur la mansuétude des autorités belges après la Libération à l’égard d’illustres ou obscurs collaborateurs».

Mais il faudra revenir aussi, dit-il, «sur les 1.443 Justes parmi les Nations que compte notre pays, sur le bourgmestre de Deurne et les 123 policiers anversois qui ont refusé la collaboration et l’ont, pour certains d’entre eux, payé de leur vie, ou sur l’arrêt du XXe convoi par une poignée de résistants armés d’un seul revolver et de sept cartouches».

«L’occupation de la Belgique par les nazis a mis en évidence qu’en chacun de nous sommeillent la tentation de la collaboration et celle de la résistance», commente Rubinfeld, évoquant «les vertus pédagogiques du débat» pour les générations futures. Il cite le philosophe irlandais Edmund Burke, père du conservatisme anglo-américain: «Pour triompher, le mal n’a besoin que de l’inaction des gens de bien».

L’homme est conscient que certains auront du mal à revenir sur ce passé... «Sans doute. Pour mener à bien ce débat, il faudra accepter de lever des tabous, écorner des mythes, mais cela ne doit pas nous effrayer. Il faut au contraire affronter le passé avec la sérénité que 60 ans de recul permettent, pour ensuite l’assumer et redonner du sens à l’engagement ‘Plus jamais ça!’ trop souvent galvaudé. C’est avec humilité, fraternité et liberté que nous devons identifier les mécanismes qui ont amené les autorités de l’époque à lentement glisser vers ce que le Ceges a qualifié de ‘variante belge du régime de Vichy’. Ces questions ont été éludées à la sortie de la guerre. A nous tous, aujourd’hui, de contribuer à réparer cette erreur en nous engageant résolument dans la voie tracée par Guy Verhofstadt».


Portrait paru dans Le Soir du 4 juin 2008 · Propos recueillis par Ricardo Gutiérrez