6 questions à Joël Rubinfeld

Fax de Jérusalem – Quel a été jusqu’à présent votre parcours, tant professionnel que communautaire?

Joël Rubinfeld – Après avoir terminé des études en marketing & communication, j’ai créé en 1992 une agence de publicité que je dirige encore à ce jour. Depuis 2000, suite à la résurgence de l’antisémitisme dans notre pays conséquente à la seconde intifada, j’ai levé le pied côté professionnel pour consacrer une partie de mon temps à la lutte contre ce fléau qui s’est réinvité dans nos rues.

Au niveau communautaire, mon enfance est somme toute assez classique: étudiant à Ganenou puis à Maïmonide, haver au Dror puis madrih à l’Hanoar.

En 2002, j’ai été nommé secrétaire général de l’association des Amitiés belgo-israéliennes. Un des moments forts de cette expérience restera certainement le voyage que Pedro Weinreb, président de l’association, et moi avons organisé fin 2002. Durant cinq jours, nous avons emmené une délégation de parlementaires en Israël à la rencontre de la société civile, d’intellectuels de tous bords, de représentants politiques et des différentes composantes qui constituent la mosaïque israélienne.

Fin 2007, j’ai été élu à la présidence du Comité de Coordination des Organisations Juives de Belgique (CCOJB).

Combien de personnes sont actives au sein de votre organisation? Estimez-vous nécessaire d’étoffer cette dernière, si oui pourquoi?

Le CCOJB regroupe en son sein 39 organisations. Depuis mon élection, j’ai été contacté par plusieurs associations désireuses de rejoindre le CCOJB. Je pense que, dès lors qu’une association répond aux critères d’adhésion repris dans les statuts du CCOJB et qu’elle participe activement à l’animation de la vie communautaire, elle a toute sa place au CCOJB.

Parallèlement, pour mener à bien les différents chantiers ouverts ces deux derniers mois au CCOJB, il serait dommage de se priver des nombreux talents de notre communauté qui ne sont membres ni du Comité directeur ni du Conseil d’administration du CCOJB. Pour cette raison, j’ai mis en place différentes Commissions internes au CCOJB qui, à ce jour, accueillent déjà plusieurs de ces talents prêts à mettre leurs compétences au service de notre communauté.

Quels sont les problèmes principaux auxquels doit faire face notre communauté en 2008?

Les challenges sont de deux ordres: structurels et conjoncturels.

Sur le plan structurel, il y a bien évidemment la lutte contre l’antisémitisme et l’antisionisme.

Sur le plan conjoncturel, on pourrait citer la menace iranienne et la saison artistique palestinienne en Communauté française Wallonie-Bruxelles.

L’Iran est, à plus d’un titre, source de vive inquiétude. Les déclarations incantatoires du président iranien, ses missiles balistiques et ses centrales nucléaires, la tenue, en 2006, d’une conférence internationale négationniste à Téhéran et, même année même endroit, l’organisation d’un concours international de caricatures sur la Shoah, voilà autant de raisons pour s’élever avec la plus grande force contre le régime d’un homme qui ambitionne de «rayer Israël de la carte». Sur ce dossier, le CCOJB sera particulièrement actif: d’une part en sensibilisant nos concitoyens sur la menace globale que représente l’Iran de Mahmoud Ahmadinejad et d’autre part en demandant aux pouvoirs publics de faire preuve de cohérence. On peut en effet difficilement comprendre que l’on inaugure, en plein cœur de Bruxelles, un mémorial en hommage aux Justes, ces hommes et femmes qui, au péril de leur vie, ont sauvé des Juifs des griffes nazies, et que l’on ait, en même temps, un ambassadeur en poste à Téhéran, QG planétaire du négationnisme du génocide juif...

Quant à la saison artistique palestinienne en Communauté française Wallonie-Bruxelles, je n’ai pas à proprement parler de problèmes avec le concept. Tout du contraire. Par contre, si, sous couvert culturel, cette saison artistique n’est que le faux-nez d’une offensive politique visant à diaboliser l’Etat d’Israël dans nos contrées, là j’ai un problème. On a suffisamment pu constater ces dernières années que la courbe des incidents antisémites était intimement liée aux événements qui se déroulaient à quelques 4.000 kilomètres d’ici. Dès lors, importer ce conflit au cœur même de la cité serait, au mieux, faire preuve d’irresponsabilité. Le CCOJB sera donc extrêmement vigilant face aux dérives potentielles que pourrait engendrer cet événement, d’autant plus que des dérapages sémantiques sont déjà à déplorer comme en témoigne le site officiel de la Région bruxelloise qui, annonçant la saison artistique palestinienne, évoque «le mur de la ségrégation» et parle de «résistance».

A ces challenges, je voudrais ajouter la question du Rapport CEGES. Etabli à la demande du Sénat, ce rapport, intitulé «La Belgique docile», revient sur le rôle des autorités belges dans la persécution et la déportation des Juifs en Belgique durant la Seconde Guerre mondiale. Je pense qu’il s’agit là d’un moment essentiel de l’histoire de notre pays et, pour accompagner ce travail et s’assurer de la traduction dans les faits des conclusions du rapport, le CCOJB a mis sur pied une Commission spécialement dédiée à cet effet.

Comment imaginez-vous l’avenir de la communauté juive en Belgique? Quel rôle doit-elle y jouer?

Je l’espère serein et harmonieux. Quant à son rôle, je pense qu’elle doit continuer à faire ce qu’elle fait déjà très bien, à savoir illustrer le parfait exemple d’une intégration réussie.

Il importe également que nous nous montrions dignes des valeurs morales dont nous sommes les héritiers. L’hypersensibilité à l’injustice que nous avons, au gré de notre histoire, développée est à ce titre salutaire, garante qu’elle est de notre vigilance face à l’antisémitisme, le racisme, le négationnisme, la discrimination, quelles qu’en soient les victimes.

Quel rôle doit jouer la communauté juive vis-à-vis d’Israël?

Celui de témoin.

Nombre d’entre nous avons de la famille en Israël et/ou y passons des vacances. De ce fait, la perception que nous avons de ce pays tranche singulièrement avec les images et commentaires partiaux rapportés par certains médias nationaux ou internationaux.

En soi, critiquer la politique israélienne n’est assurément condamnable ni juridiquement ni moralement. Ce qui l’est, par contre, c’est le traitement d’exception, la singularisation dont fait l’objet l’Etat juif. A mes yeux, Israël est le Dreyfus des nations, et les critiques incessantes et injustifiées dont cet Etat fait l’objet ne trahissent rien d’autre qu’un crypto-antisémitisme.

En effet, les dix-neuf premiers siècles de notre ère ont vu se développer un antisémitisme sur base confessionnelle: l’antijudaïsme. Les Juifs étaient discriminés parce qu’ils appartenaient à une religion présentée comme étant celle du «peuple déicide».

La seconde moitié du XIXe siècle sonne le glas, en Europe, de l’emprise de l’Eglise sur l’Etat. Concomitamment, émergent les théories racialistes de Gobineau, Le Bon, etc. C’est à cette époque qu’apparaît, sous la plume de l’écrivain antisémite allemand Wilhelm Marr, le néologisme «antisémitisme», qui substitue la «race» à la religion.

Enfin, à l’issue de la Seconde Guerre mondiale, «Shoah oblige», nul en Europe ne pouvait encore se revendiquer comme étant antisémite sans se retrouver immédiatement au ban de la société. Est-ce pour ainsi dire que l’antisémitisme, comme le pensait Elie Wiesel, «était mort à Auschwitz»? Hélas, non! Le relais est désormais assuré par l’antisionisme, cache-sexe d’un antisémitisme inavouable.

A nous donc de témoigner et de dénoncer les mécanismes de cette ultime mutation d’un fléau bimillénaire: l’antisémitisme version 3.0. Témoigner «à décharge» d’Israël c’est donc, on l’aura compris, également lutter contre un antisémitisme des plus sournois, celui qui substitue l’Etat à l’individu.

Quel rôle doit jouer Israël vis-à-vis de la communauté juive en Belgique?

Aucun, souhaitons-le.

Je m’explique. A l’instar de Theodor Herzl, Israël représente à mes yeux, parmi tant d’autres choses, l’Etat-refuge des Juifs persécutés dans leurs pays respectifs. Dès lors, je ne vois pas le rôle que devrait aujourd’hui jouer Israël vis-à-vis de la communauté juive de Belgique.