«Il y a beaucoup d'actions que le CRIF mène et qui m'inspirent»

Elu le 28 novembre dernier, Joël Rubinfeld est le nouveau président du Comité de Coordination des Organisations Juives de Belgique (CCOJB). A trente-neuf ans, il devient ainsi le représentant et le porte-parole des Juifs francophones de Bruxelles et ses alentours. Rencontre avec un homme plein de projets pour sa communauté.

Actualité Juive – Votre élection a nécessité sept tours de scrutin étalés sur douze mois. Pourquoi ce vote a-t-il posé tant de problèmes?

Joël Rubinfeld – Cette élection a été atypique dans le sens où jusqu’à présent, un seul candidat, fruit d’un consensus entre les deux mouvances communautaires, se présentait à la présidence de notre institution. Etant donné que j’ai présenté ma candidature en tant que candidat indépendant, on sortait un peu de la norme et le passage à ce nouveau système a pu provoquer quelques remous. Ceci étant, je préfère aujourd’hui ne plus revenir sur le passé. J’ai désormais été élu pour un mandat de deux ans et je souhaite qu’au CCOJB nous travaillions désormais tous ensemble, main dans la main. Comme je l’ai souvent rappelé lors des assemblées générales électives, il faut comprendre que l’ennemi n’est pas à l’intérieur de notre communauté. Il est à l’extérieur et se nomme antisémitisme et antisionisme. C’est donc dans cette optique là que j’aborde mon mandat.

Le CCOJB est un peu l’équivalent du CRIF en France. Comment fonctionne la communauté juive organisée en Belgique?

Le CCOJB représente la communauté juive de Bruxelles, Gand, Liège et Charleroi. Il possède une assise nationale. Tout comme le CRIF est la section française du Congrès Juif Mondial et du Congrès Juif Européen, le CCOJB est également la section belge de ces deux congrès. Il est composé d’une quarantaine d’associations juives et ce sont leurs représentants qui ont procédé au vote du mois dernier. Nous sommes à présent en train d’élire notre Comité exécutif. Il faut aussi savoir que côté flamand vivent entre 15 à 20.000 juifs, essentiellement à Anvers. Dans cette partie-là, le CCOJB n’a pas une véritable présence sur place. Tous mes prédécesseurs ont d’ailleurs été des Bruxellois. A Anvers, les Juifs sont donc davantage représentés par le Forum des Organisations Juives.

Quels vont être vos chantiers prioritaires?

Il y a d’abord la lutte contre l’antisémitisme que je voudrais aujourd’hui structurer en Belgique. Nous manquons actuellement de structures au niveau des statistiques ainsi que d’assistance juridique et morale aux victimes d’actes antisémites. J’estime que durant toutes ces dernières années, nous n’avons pas rempli notre rôle dans ce domaine et je voudrais être plus présent sur ce terrain-là, tant auprès des victimes que des pouvoirs publics en ce qui concerne la coordination de cette lutte.

Il y a aussi le rapport commandé par le Sénat belge à un centre d’études, le CEGES, sur l’attitude des autorités belges concernant la persécution et la déportation des Juifs de Belgique. Celui-ci a rendu récemment son rapport. En 2.600 pages, il reprend toute l’évolution et pointe du doigt certaines responsabilités au niveau des autorités belges durant la Shoah. Le Sénat doit désormais tirer les conclusions qu’impose ce rapport. Pour l’instant, les choses sont bloquées en raison de la crise politique que traverse notre pays. Le dossier sera toutefois examiné dès que le gouvernement sera mis en place et nous, CCOJB, aurons un rôle prépondérant à jouer. A savoir l’accompagnement et la traduction dans les faits des conclusions de ce document.

Fin octobre, Bart De Wever, le président du parti nationaliste flamand N-VA, a choqué l’opinion publique en estimant que les autorités n’avaient pas à demander pardon pour la déportation des Juifs et que «le droit de mémoire de l’Holocauste ne devait pas occulter l’occupation par Israël des territoires palestiniens». Comment avez-vous réagi?

Bart De Wever est le président de la N-VA qui forme un cartel avec le CD&V, le parti politique flamand le plus important dont la figure de proue est Yves Leterne, c’est-à-dire la personne politique la plus populaire en Belgique. Certes, le CD&V ne partage absolument pas ces points de vue et a condamné les propos de De Wever. Il n’empêche que le N-VA est une composante de ce cartel.Le fait que mon pays soit dirigé entre autres par Bart de Wever ou d’autres personnes de son parti me pose donc un réel problème. Il est certes revenu sur ses paroles mais il s’agit à mon sens davantage d’excuses de circonstances dénuées de toute sincérité. Si ses propos avaient été prononcés par un leader politique d’un autre pays, on les aurait alors condamnés avec une immense fermeté. Là, on ne semble pas avoir eu assez de recul. Je souhaite donc le prendre aujourd’hui et dire que cette personne est indigne de gérer le destin de ma famille.

D’une manière plus générale, songez-vous à des actions communautaires européennes?

La Belgique est certes un petit pays mais nous avons l’avantage de nous trouver à Bruxelles, la Washington de l’Europe. Il y a donc une synergie à développer autour de cela et je pense bien entendu nouer des liens avec le CRIF en France, avec le Conseil Central des Juifs en Allemagne ainsi qu’avec le Board of Deputies of British Jews en Grande-Bretagne. Cela dit, ma préoccupation première reste nationale et je dois reconnaître qu’il y a beaucoup d’actions que le Crif mène et qui m’inspirent.

Lesquelles?

J’aimerais mettre en place différents évènements qui auront ensuite une récurrence. Je pense notamment à la mise en place d’un dîner annuel qui, ici aussi, réunirait des responsables politiques, des responsables communautaires et des membres de la communauté. Ce serait l’occasion de tirer un bilan de l’année écoulé et de faire part de nos doléances. Je pense aussi à un voyage annuel d’élus belges qui leur permettrait de rencontrer la société civile et la société politique israéliennes et qui leur montrerait la diversité et les préoccupations sécuritaires qui règnent dans ce pays. En Belgique, on ne se rend parfois pas bien compte qu’Israël est seulement grand comme la Wallonie. C’est ce genre de voyage qui permettra d’éclairer certaines personnes sur les qualités d’Israël.

N’avez-vous pas l’impression que le regard que porte la Belgique sur Israël a évolué positivement depuis ces dernières années?

Je ne pense pas que l’on voit spécialement aujourd’hui Israël d’un meilleur œil. Je pense surtout que l’on voit les Palestiniens d’un moins bon œil, notamment depuis l’arrivée du Hamas au pouvoir. Si l’approche d’Israël est moins critique, c’est parce qu’elle l'est plus à l’égard des Palestiniens.

Quels sont vos projets d’action dans le domaine international?

Le dossier iranien est fondamental à mes yeux. On est aujourd’hui face à un dirigeant qui ne cesse de répéter qu’il veut rayer Israël de la carte et qui au niveau nucléaire ne ménage pas ses efforts pour s’en donner les moyens. Ce même homme a organisé à Téhéran en 2006 la conférence négationniste et le concours de caricatures sur la Shoah. Ces actions tombent sous le coup de la loi en Belgique, tout comme en France d’ailleurs. Personnellement, le fait que nous ayons un ambassadeur à Téhéran après ces faits-là me pose un problème. Je voudrais donc lancer une campagne pour demander son rappel. Je souhaite aussi accentuer la mobilisation de l’opinion publique sur cette problématique. Il y a six mois, une allée des Justes à été inaugurée en Belgique pour rendre hommage à ces citoyens belges qui, au péril de leur vie, ont sauvé des Juifs. Il faut cependant être cohérent. On ne peut pas d’un côté saluer ces personnes et de l'autre rester inertes et inactifs face à une personne ou un Etat qui nourrit un projet génocidaire semblable à celui de la Solution Finale.

Je pense aussi qu’être président de la communauté, c’est répondre à une éthique juive en particulier et universelle en général. J’estime ainsi que nous devons être auprès des Tutsis et des Arméniens qui demandent que le négationnisme des génocides dont ils ont été victimes soit pénalisé en Belgique.

Le Darfour me préoccupe aussi terriblement. Ce qui s’y passe me fait penser aux pogroms qui se sont produits dans les shtetls. Sur cette question aussi, je demande de la cohérence aux pouvoirs publics et je souhaiterais ainsi participer à cette sensibilisation, voire assumer un rôle de leadership ainsi que proposer au Congrès Juif Européen la mise en place d’une coordination entre les différents congrès nationaux pour travailler sur ce dossier.


Article paru dans Actualité Juive du 3 janvier 2008 · Propos recueillis par Laëtitia Enriquez