Joël Rubinfeld. Le trublion

A 38 ans, Joël Rubinfeld, le nouveau président des organisations de la communauté juive, a déjà essuyé plus de soupçons et de critiques que d’autres en toute une vie. Sans jamais perdre son credo: lutter contre l’antisémitisme et l’antisionisme.

«Ses défauts? Je cherche… Vous voulez dire, à part le fait d’être juif?» lance un de ses amis en éclatant de rire. A 38 ans, Joël Rubinfeld vient d’accéder à la plus haute marche de l’organisation qui représente officiellement les juifs sur le plan «politique»: le Comité de coordination des juifs de Belgique. Mais Rubinfeld suscite la polémique.

Si De Gaulle l’avait rencontré, il lui aurait probablement asséné sa phrase sur «le peuple juif, sûr de lui et dominateur». De Gaulle aurait eu tort. Homme de conviction, Rubinfeld doute, en permanence. Il peut même changer d’avis. Sauf sur un point: depuis la seconde Intifada, il a fait de la lutte contre l’antisémitisme et l’antisionisme son cheval de bataille.

Il aura fallu aux 39 organisations communautaires près d’un an et huit tours de scrutin, avant qu’elles ne s’accordent sur un président. Car, autour de la candidature de l’outsider Joël Rubinfeld couraient les plus folles rumeurs. On l’a traité de menteur, de populiste, de démagogue. On l’a accusé de cacher ou de modifier son curriculum vitae. On a dit que ce secrétaire général des Amitiés belgo-israéliennes était payé par l’ambassade d’Israël. On l’a qualifié d’extrémiste (entendez, de droite), de suppôt du libéralisme, ainsi qu’il le démontrerait à travers sa présidence de l’Atlantis Institute (un groupe de réflexion indépendant, de tendance néoconservatrice). Après des disputes et des alliances plus compliquées qu’aux Nations unies, après une action en justice stoppée in extremis, et qui aura affiché les divisions d’une communauté qui déteste tant laver son linge sale en public, le scrutin du 28 novembre aura été le bon. Ou, au moins, le dernier.

Grand bavard, cultivé, Joël Rubinfeld se défend des péchés d’Israël qu’on veut lui faire porter. Et comme il n’a insulté personne, lui, au cours de cette terrible campagne électorale, il peut se poser, aujourd’hui, en rassembleur. Avec une limite: il ne cède jamais au chantage ni aux intimidations.

«Je suis un fils de réfugiés», rappelle-t-il. Après les violences nazies de la nuit de Cristal, son grand-père avait monté une filière pour permettre aux juifs de quitter l’Autriche après l’Anschluss. «Le douanier belge a bien vu que les papiers de ma grand-mère et de mon père n’étaient pas en règle: il a fermé les yeux». Depuis, son histoire belge a un goût d’amour. De son père, Joël a hérité des idéaux laïques et de gauche. «Si j’étais né un siècle plus tôt, j’aurais forcément été communiste. Aujourd’hui, il est logique (sic) que je me retrouve dans le libéralisme». Et puisque sa mère est croyante, pour ne faire de peine à aucun de ses parents, il se dit agnostique. Sa famille maternelle (10 enfants) a quitté le Maroc dans les années 1960. «Ils sont sortis de chez eux comme s’ils partaient en promenade et ils se sont enfuis».

L’antisémitisme, il l’a rencontré très tôt sous le visage d’un petit voisin à qui on a interdit, un jour, de jouer avec lui. La famille de ce copain venait d’apprendre que Rubinfeld était juif. Cette fois-là, ses parents déménagèrent. En revanche, ils n’ont jamais su qu’à 12 ans, Joël s’était fait dérouiller par des skinheads qui lui trouvaient «une tête de juif». Pour camoufler ses ecchymoses, il a dormi chez un pote. Depuis lors, il ne s’est jamais débarrassé de la honte d’avoir été physiquement le plus faible, ni celle de s’entendre surnommer, pendant plusieurs mois, Rubin-gaz, dans une bonne école bruxelloise où, à la sortie du cocon d’écoles juives, il découvrit «le monde réel»: «J’y ai développé des anticorps contre la maladie antisémite».

Pendant la seconde Intifada, il a décidé de mettre en parenthèse sa vie professionnelle (il dirigeait une agence de communication). Aujourd’hui, il dispose d’assez d’argent pour se permettre de rester quelques années encore – pas davantage – un «lobbyiste», un «activiste», un briseur d’idées reçues, selon les camps. «Défendre le droit à l’existence d’Israël, actuellement, c’est être dreyfusard ou résistant», soutient-il. Et qu’on ne l’embête pas avec une supposée «double allégeance»: il aime Israël, mais se sent, là-bas, complètement «touriste». Et puis, lorsqu’il soutient farouchement les Tutsi ou le Tibet, nul ne le suspecte d’être rwandais ou tibétain! D’ailleurs, ce n’est pas la critique d’Israël qui lui pose problème, mais un antisionisme qui révèle, dit-il, une nouvelle forme d’antisémitisme.

Rubinfeld ne cherche pas la voie de la facilité: il continue à dire que toute intervention capable de débarrasser les Irakiens du dictateur Saddam Hussein avait un sens. Et parle simultanément de justice, de conscience, d’antiracisme. On le sent fondre d’amour pour ses enfants, sa femme, ses parents. Au-delà, un brin candide, il avoue nourrir un vrai sentiment de fraternité pour l’humanité. «Dans un milieu antisioniste, je me sens très juif, et très arménien, dans un environnement qui nie le génocide arménien”. Le parrain de sa fille se nomme Djamel: «Il est le frère que je n’ai pas».

A la tête de la communauté juive pour un mandat de deux ans (renouvelable une fois), il devra convaincre tant les juifs, divisés, que les autres. Dans le salon de ce féru d’histoire, qui dévore quatre ou cinq livres à la fois, se trouve le dictionnaire commenté des allusions historiques (Larousse), intitulé «Qui m’aime me suive». Au boulot!

SES ENNEMIS

«Oh non, pas lui!». Pendant des mois, alors que la seconde Intifada battait son plein, Joël Rubinfeld a écumé les conférences, les soirées de soutien à la Palestine. Il a troublé de sa présence pacifique les manifestations de protestation qui se tenaient, chaque semaine, devant l’ambassade d’Israël. Très vite, il y a donc fait l’unanimité… contre lui. Il est même en procès contre Pierre Galand (ancien d’Oxfam et de l’association Amitiés belgo-palestiniennes) pour calomnie. Quant à certains membres de la communauté juive, ils le considèrent comme… infréquentable.

SES RÊVES DE PAIX

Joël Rubinfeld a repris une formule qui n’est pas de lui: «Je suis un sioniste propalestinien”. Il soutient la création d’un Etat palestinien, à côté de l’Etat juif, y compris, peut-être, avec une cohabitation dans la ville de Jérusalem, qui servirait de lien et de capitale aux deux nations. «Palestiniens et Israéliens doivent apprendre à manger, à rigoler, à vivre ensemble, lance-t-il. Pendant des années, les Etats arabes ont nié et refusé toute indépendance pour les Palestiniens. A terme, pour ces derniers, les Israéliens pourraient donc être les meilleurs alliés».

SES AMIS

«Rubinfeld est un alliage unique entre un homme de dialogue et de conviction, qui ne transige jamais sur certains principes, estime Corentin de Salle (philosophe à l’ULB et directeur de l’Atlantis Institute). Ce pédagogue prend un plaisir charnel à développer ses idées avec des gens de tous bords. Sa capacité d’indignation est restée très vive, par exemple face aux injustices, qui le révoltent». «Il est fondamentalement probe, intellectuellement honnête, et ne se laisse pas bousculer ou perturber par le politiquement correct», estime le Dr Jean-Benoît Burrion, qui l’a connu lorsqu’il était le directeur général de Handicap International. Seul bémol à ces compliments: Rubinfeld a un téléphone greffé à l’oreille. S’il vous appelle, vous aurez souvent du mal à vous en défaire…


Portrait paru dans Le Vif/L'Express du 7 décembre 2007 · Propos recueillis par Pascale Gruber