«Arafat constitue l'obstacle à la paix»

Le Soir – L'intifada palestinienne a deux ans depuis ce week-end. Comment jugez-vous les responsabilités de ce drame sans fin?

Joël Rubinfeld – Il s'agit d'une tragédie pour les deux peuples, israélien et palestinien. Et c'est d'autant plus dommage que cela aurait pu être facilement évité: trois mois avant le début de l'intifada eut lieu le sommet de Camp David aux Etats-Unis où des progrès énormes en termes de concessions territoriales israéliennes avaient été enregistrés (d'autres avancées auront lieu à Taba en janvier 2001 d'ailleurs). Ehoud Barak (le Premier ministre de l'époque) avait proposé ce qu'Arafat cherchait depuis 35 ans: un Etat palestinien avec Jérusalem-Est comme capitale, ce qui aurait pu mettre un terme à ce trop vieux conflit. Mais Arafat a répondu en posant des exigences inacceptables sur le droit au retour des réfugiés en Israël, ce qui équivaut à exiger le suicide démographique de l'Etat juif. Arafat savait que cela serait refusé, mais il voulait éviter l'émergence d'un Etat palestinien démocratique dans lequel la population aurait tôt fait de mettre un terme à sa carrière politique. Quant à la soi-disant responsabilité d'Ariel Sharon, en raison de sa visite sur le mont du Temple (NDLR: aussi esplanade des Mosquées), je trouve tout de même étonnant qu'un Juif ne puisse pas se rendre sur le premier lieu saint du judaïsme!

Pourtant, il existe de nombreux témoignages et documents montrant qu'Arafat pouvait difficilement signer à Camp David, et qu'aucun sujet de controverse n'avait trouvé solution...

J'ai récemment passé quelques heures avec Shlomo Ben Ami, alors ministre israélien des Affaires étrangères, et il m'a bien confirmé que la question des réfugiés, comme il le raconte dans son livre, a constitué la pierre d'achoppement décisive.

Israël a-t-il quelque responsabilité dans l'intifada?

“De «territoires contre la paix», on aurait dû faire «paix contre territoires».”

Oui, celle d'avoir fait preuve d'un excès de confiance dans son partenaire palestinien dans le processus d'Oslo. Quelque 90% du peuple juif approuvaient ce processus, avec un fol espoir, mais on a oublié que le partenaire obligé, Arafat, constituait en lui-même l'obstacle à la paix. De «territoires contre la paix», on aurait dû faire «paix contre territoires»: attendre que les Palestiniens montrent qu'ils savaient tenir leurs troupes. S'agissant des attentats, je voudrais aussi dire que dans toutes les condamnations qu'on entend de plus en plus côté palestinien, les motivations sont toujours que ces actes sont nuisibles à la cause, jamais n'entend-on de condamnations morales, comme par exemple celle d'Amnesty International qui a récemment appelé ce terrorisme «crime contre l'humanité».

Sur l'échec d'Oslo, que pensez-vous du doublement du nombre de colons juifs pendant les sept ans du processus?

Les médias palestiniens, sous le contrôle d'Arafat, n'ont cessé de mettre cette donnée en avant. Mais, dans Oslo, il est exigé des Palestiniens d'arrêter le terrorisme: il n'est pas demandé aux Israéliens de cesser l'extension des implantations. Moi, dans l'absolu, j'aurais aimé qu'une communauté juive puisse vivre dans un futur Etat palestinien comme un million d'Arabes vivent en Israël, mais c'est une utopie.

Et le rôle de la communauté internationale?

Contentons-nous de l'ONU: elle aurait un rôle à jouer, en principe, mais peu d'Israéliens lui font confiance, car, dans ce dossier, depuis 1948, elle ne met la pression, qui est énorme, que sur Israël. Il y a un problème d'équilibre: 57 Etats musulmans participent à l'Assemblée générale et il n'existe qu'un Etat juif, Israël. Le cas libanais l'illustre: l'ONU a reconnu qu'Israël a appliqué la résolution 425 (datant de 1978) en 2000, mais ne fait rien contre les terroristes du Hezbollah qui continuent d'utiliser des katiouchas contre le nord d'Israël, au prétexte que ce pays occupe la zone des «fermes de Chebaa», zone historiquement syrienne.

En quoi le 11 septembre a-t-il changé la donne régionale?

“Calquons la solution sur le modèle afghan: mettons à l'écart le «mollah Omar» palestinien, Arafat, mettons hors d'état de nuire les «talibans palestiniens», les Hamas et Djihad islamique, puis embrayons immédiatement sur des négociations politiques car il n'y a pas de solution militaire à ce conflit.”

Depuis lors, une bonne partie de la communauté internationale prend conscience de ce qu'Israël vit au quotidien: le terrorisme, l'assassinat de civils. Derrière cela, je vois aussi la triste révélation d'un conflit de cultures, le début seulement du déclenchement d'une lutte entre civilisations. La réponse ne peut provenir que des musulmans modérés, pourvu qu'ils prennent le pas sur les extrémistes, moins nombreux mais souvent au pouvoir.

N'est-ce pas réducteur de mettre sur Arafat tout le poids des erreurs palestiniennes, alors qu'un autre dirigeant devrait lui aussi vivre avec les mêmes «lignes rouges»?

Non, je crois que MM. Sharon et Bush sont lucides. Arafat signe même les chèques de 200 dollars aux terroristes du bas de l'échelle! Il ne partage pas le pouvoir. Quant à savoir ce qui se passera après son règne, je l'ignore, mais il faut essayer sans lui. Je respecte un Sari Nusseibeh (NDLR: dirigeant palestinien prônant l'abandon du droit au retour contre un Etat palestinien). Il éprouverait certes d'énormes difficultés, mais il peut réussir, à l'instar d'un Hamid Kharzaï en Afghanistan, s'il bénéficie de l'aide du monde et d'Israël. La démocratie n'est pas instantanée, elle repose sur l'éducation, et les Palestiniens font le contraire, ils appellent à la haine du Juif.

Comment sortir de ce qui apparaît comme une terrible impasse?

Le désir de revanche s'observe dans les deux camps, c'est logique. Mais les Israéliens se contentent de réoccuper et d'imposer des couvre-feux alors que les Palestiniens font exploser des bus pleins de civils. Cela dit, calquons la solution sur le modèle afghan, mettons à l'écart le «mollah Omar» palestinien, Arafat, mettons hors d'état de nuire les «talibans palestiniens», les Hamas et Djihad islamique, puis embrayons immédiatement sur des négociations politiques car il n'y a pas de solution militaire à ce conflit pour autant que les Palestiniens prouvent, par leur comportement, leur volonté de vivre pacifiquement à côté d'Israël.


Article paru dans Le Soir du 2 octobre 2002 · Propos recueillis par Baudouin Loos