De retour de Sderot

Fin janvier 2009, Joël Rubinfeld et Isaac Franco se sont rendus à Sderot, d'où ils ont ramené ce carnet de route et un reportage photo. Ville martyre du Sud d'Israël, Sderot a été la cible, ces huit dernières années, de plus de 8.000 roquettes Kassam et missiles Grad tirés à partir de la bande de Gaza par les miliciens du Hamas et d'autres organisations terroristes palestiniennes.

La voiture file vite sur la petite route sinueuse peu fréquentée qui nous rapproche de Sderot. L’air est vif et clair, le soleil de fin janvier amical, le paysage doucement vallonné étonnamment vert et contrasté de brun profond.

Passés Ashkelon, la conversation se fait moins animée pendant que nos regards un peu inquiets interrogent parfois le ciel. L’Assemblée anuelle du Congrès juif mondial à Jérusalem et les lumières de Tel Aviv sont loin derrière. Nous entrons dans la terre des Kassam et des obus de mortiers. Encore quelques kilomètres et un panneau indique Sderot sur notre droite.

“Un rond-point fleuri marque l’entrée de Sderot, la place Hassan II, nommée en hommage au Roi du Maroc.”

Un rond-point fleuri marque l’entrée de la petite ville, la place Hassan II, nommée en hommage au Roi du Maroc. L’avenue qui conduit au centre et celles qu’elle croise sont larges et bordées de drapeaux israéliens, les trottoirs généreux mais quelques silhouettes seulement les arpentent. Sur la gauche, un bouquet de magasins, des étals de fruits et de légumes, des vêtements qui jouent avec le vent, quelques notes de musique, une mosaïque de tables devant une taverne, et encore des drapeaux, comme un signal têtu.

Quelques centaines de mètres plus loin, sur le fronton de la bibliothèque municipale, le nom d’un mécène américain, et derrière, l’ombre blanche de la salle des sports de la ville, don du Keren Hayessod italien.

Entre les deux, le premier arrêt d’autobus, les murs curieusement épais recouverts de dessins naïfs aux couleurs vives de l’enfance. La construction est insolite avec son étroit couloir tout autour et l’abri au centre. C’est le premier bunker dont nous “décodons” l’architecture.

Il y en a des dizaines, des centaines peut-être, le long des routes à intervalles réguliers ou aux abords des aires de jeux, à l’entrée des bâtiments publics, des écoles et des supermarchés ou au milieu de nulle part, sans compter les pièces obligatoirement blindées dans les habitations privées. Ils sont la marque distinctive de la ville. L’assurance-vie de ses habitants.

15 heures. Rendez-vous avec le maire de Sderot. Quelques minutes à patienter dans la salle de réunion du conseil municipal. A droite de la longue table, un modèle de Kassam sur son trépied de lancement et, derrière, les visages des victimes de Sderot.

David Bouskila nous reçoit dans son petit bureau au 1er étage de la mairie. Les présentations, quelques civilités, un verre d’eau fraîche. Il nous dit sans préambule que tôt ce matin encore, un Kassam s’est abattu dans un terrain vague, aux abords de sa ville. Le gouvernement israélien n’a pas encore réagi comme il s’est engagé à le faire à la première provocation du Hamas suivant le cessez-le-feu qui a mis un terme à l’intervention de Tsahal dans la bande de Gaza.

Il n’y a pas de colère dans sa voix, simplement l’illustration d’une situation toujours précaire et incertaine. Pas de colère contre les autorités de son pays qui, pendant huit longues années, n’ont pas laissé aux habitants de Sderot d’autre choix que celui d’échanger leur sécurité physique et leur intégrité psychologique contre la volonté de donner une énième dernière chance à la négociation avec des milices terroristes qui, derrière une frontière distante de moins de 800 mètres, les ont délibérément ciblés plus de huit mille fois.

Pas de résignation non plus, mais de la souffrance pour le sang versé, pour celui d’ici certes, mais pour celui d’“en face” également, pour ces vies sacrifiées à la haine meurtrière de fous incurables qui prennent deux peuples en otage. Notre interlocuteur paraît un peu désabusé mais derrière cette apparente lassitude, la capacité de résistance est intacte, même pas égratignée.

Il est le premier de la liste de ceux qui nous parleront des enfants, des dégâts psychologiques causés chez les enfants par cette menace permanente qui leur laisse 15 secondes à peine pour se mettre à l’abri.

Nous lui disons que nous sommes venus exprimer la solidarité de la communauté juive de Belgique à la population de Sderot, que, de l’étranger, le peu d’attention apparente accordée à la sécurité de ses habitants pendant de si longues années était un mauvais signal pour celle de tous les citoyens d’Israël et que, tout ce temps, Sderot avait semblé être à Israël ce que Israël est hélas encore à la communauté internationale: un sacrifice acceptable.

Non, nous objecte-t-il, les contacts avec les hauts responsables militaires et ceux du gouvernement ont été constants, leur préoccupation pour notre sécurité incessante, même s’il concède que la ville se sera vidée d’un cinquième de ses habitants ces dernières années. Et, s’interroge-t-il enfin, que pouvaient-ils faire d’autre, nos stratèges et politiques, qu’épuiser les limites de notre patience et n’agir qu’après avoir ainsi apporté à la communauté internationale la preuve irrécusable, mais vaine hélas, de l’extrémisme du Hamas?

Poignées de mains et sourires devant les drapeaux de Sderot et d’Israël, un pin’s sur le revers de la veste, nous sommes désormais accompagnés dans nos déplacements par Cobi, le responsable de la sécurité pour la ville.

Son véhicule ressemble à un tank, les chenilles, la tourelle et le canon en moins. Nous croisons quelques personnes qui saluent amicalement le conducteur à son passage. Direction “Cobi Hill”, la colline baptisée du nom de notre ange gardien, le point le plus haut de Sderot. De là, la bande de Gaza s’offre à la vue en contrebas.

La lumière commence doucement à décliner, le vent forcit légèrement, l’air est sec et il fait frais, presque froid. Malgré la fine brume du bord de mer, on distingue sans peine Gaza City, Jabalya, Beit Lahia, Beit Hanoun et, côté israélien, Netivot, Nahal Oz, un kibboutz dont nous oublions aussitôt le nom et, un peu plus au nord, Ashkelon.

Au premier plan, face à nous, sur le flanc d’une autre colline un peu plus basse, deux postes d’observation de Tsahal et, à leurs pieds, une petite route et juste derrière, une seconde. Elle marque la frontière, distante de 780 mètres…

Jusqu’il y a peu, nous dit Cobi, les miliciens tiraient leurs roquettes d’aussi près que possible de la frontière et Sderot avait presque l’exclusivité des bons soins du Hamas et des autres milices armées de la bande.

L’amélioration significative de la portée de ces engins surtout pendant la “trêve” de juin à décembre 2008 leur permet désormais de les tirer de l’intérieur de la bande ou du centre surpeuplé de Gaza City, de ses écoles ou de ses hôpitaux.

Quelques mois de plus sans réagir ajoute-t-il, et ce n’était plus seulement les civils de Sderot, d’Ashkelon ou d’Ashdod qui auraient été à portée de tir, mais aussi les presque deux millions d’habitants du Goush Dan, ceux de Tel Aviv et de sa grande banlieue, l’aéroport international aussi, la fin des investissements, l’étranglement, l’asphyxie et le déclin économiques et une menace mortelle pour tout le projet sioniste.

Lire la proximité d’un ennemi implacable ou la deviner à travers des images de télévision est une chose, la toucher littéralement du doigt et du regard en est décidément une autre.

Nous remontons dans notre véhicule. Nous faisons demi-tour et, sous les mains expertes de notre guide, nous dévalons la colline aussi facilement que nous l’avions gravie.

Direction, le centre de Sderot, encore quelques rares passants qui composent l’image d’une ville un peu fantôme, des signes échangés de la main, nous passons devant une aire de jeux. Des enfants jouent et rient sur les balançoires et les chevaux de bois. Nous descendons et nous approchons d’eux. Nous les saluons de la voix et de la main.

Cobi est un grand gaillard aux traits émaciés mais quand il nous parle des enfants et de leurs blessures secrètes, sa voix se fait un peu moins assurée et son regard s’embue derrière un voile de tristesse et d’impuissance. Par pudeur, il tourne légèrement la tête. Mais c’est le temps d’un instant. Très vite, un peu brusquement pour chasser ses mauvaises pensées, il indique du bras les abris, ces mêmes abris que nous avions découverts à notre arrivée dans la ville. Il y en a à chaque coin de la plaine où jouent les gamins. A vue de nez, il ne faut guère plus de 10 secondes pour courir s’y protéger.

En regagnant la voiture, Cobi évoque aussi le “bon vieux temps”, celui d’avant les fous d’en face, quand on allait volontiers de Sderot à Gaza ou de Gaza à Sderot pour passer quelques heures avec les amis, manger ou prendre un verre avec eux, ou encore quand il se plaisait à sillonner Israël dans le taxi d’un ami de là-bas…

Un peu plus loin, au coin de deux rues, une maison éventrée, comme 300 autres plus ou moins touchées par les engins “artisanaux” des organisations terroristes de Gaza. La maison était celle d’une dame âgée qui, choquée, a depuis quitté la ville. Le petit jardin en front de rue porte encore les traces d’un Kassam et la façade modeste, l’empreinte vérolée de ses éclats.

C’est tombé là, une fin d’après-midi. Cela aurait pu être n’importe où ailleurs, sur un autobus, au milieu d’une cour de récréation, sur une crèche ou dans l’hôpital. Tôt le matin quand les tirs sont plus nourris à l’heure de la rentrée des classes avec les enfants sur le chemin de l’école ou, plus tard, à l’heure de leur sortie. Dans un atelier ou une usine quand les hommes et les femmes sont au travail ou dans un réfectoire pendant la pause. Au coeur de la nuit, dans une chambre à coucher où dort toute la famille réunie parce que les secondes avant l’impact sont trop précieuses pour les perdre à réunir ses membres.

Une sirène, 15 secondes, le ciel qui tombe sur la tête, une loterie…

Avant de nous quitter, Cobi nous emmène au commissariat central de Sderot, une grosse bâtisse blanche ceinte de hauts murs, une double porte de fer pour y pénétrer, dans la cour, des voitures de police en désordre, des hommes en uniformes foncés. Les présentations, quelques sourires, des poignées de mains.

Devant le mur principal, à droite de l’entrée, de longues étagères sur plusieurs niveaux où gisent allongés les restes éclatés de ces engins de mort, des Kassam et des Grad en pagaille et, sur les ailettes de queue, la date à laquelle ces saletés se sont écrasées: août 2001, février 2004, juin 2005, mars 2003, septembre 2006, décembre 2008, mai 2007 et encore octobre 2002, une autre de décembre 2008, et celle-ci de juillet 2007, celle-là de janvier 2009…

Nous nous approchons, nous errons de l’une à l’autre, un regard perdu puis plus appuyé sur les dates, essayant d’évoquer quelque chose qui, pour nous, les fait résonner. Les prendre en mains ensuite et se surprendre de trouver ces débris si lourds, ces petites fractions de roquettes d’une trentaine de centimètres pèsent une dizaine de kilos quand un Kassam entier est long de 1,30 mètre et un Grad de 3 mètres. Et cette poudre de métal de méchante qualité qui nous laisse ces traces têtues sur les doigts.

Artisanales disent-ils à la télévision et dans les journaux, comme si la mort qu’elles apportent était plus douce et moins inacceptable, artisanale… Nous prenons la pose, un peu gauches et gênés de nous prêter au jeu des photos sans trop savoir pourquoi nous y cédons.

La journée s’achève, le soleil nous a quittés, nous retrouvons notre voiture à côté de la mairie. Il fait froid à présent, nous allumons le chauffage et nous dirigeons vers la sortie de la ville. Encore quelques photos, l’avenue Yerushalayim, l’avenue Dayan, l’avenue Ben Gourion, à nouveau la place Hassan II. Les drapeaux flottent mollement dans la brise du soir, les tavernes jettent une lumière jaune sur les trottoirs.

Nous avons faim, nous nous arrêtons devant l’une d’elles, commandons des brochettes de poulet et du jus de pamplemousse. Derrière nous, d’autres clients discutent et s’animent comme si les Kassam et les Grad appartenaient à un autre quotidien que le leur depuis 8 ans.

En recueillant l’éclat de leurs voix, nous pensons que tout le temps que bat le cœur de cette petite ville digne et sans grâce que nous quitterons lentement et un peu à regret, c’est tout Israël qui vit.

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