Conférence sur la Shoah, la Mémoire et le négationnisme à l'ULB

Allocution d'ouverture de Joël Rubinfeld, modérateur de la conférence «1940-1945, Belgique docile. 2010, Belgique rédemptrice?» organisée par l'Union des Étudiants Juifs de Belgique, le Cercle du Libre Examen, l'Association des Cercles Étudiants et le Cercle des Sciences le 27 octobre 2010, à l'Université libre de Bruxelles.

Ce soir, avec nos orateurs, nous parlerons de la Shoah, de la collaboration, de la Résistance, de la responsabilité des autorités du pays dans l’extermination des Juifs vivant en Belgique durant la Seconde Guerre mondiale. mais aussi de la manière dont sont intégrés ces événements passés dans notre présent, notamment à travers le travail de Mémoire, le négationnisme ou le débat sur l’amnistie.

Pour nous en parler, Manuel Abramowicz, Andrée Geulen, Chantal Kesteloot, Philippe Mahoux et Willy Perelsztejn.

Manuel Abramowicz est coordinateur de Resistances.be, l’observatoire belge de l’extrême-droite, et enseigne la communication à la Haute École Libre de Bruxelles-Ilya Prigogine. Il est l’auteur de plusieurs ouvrages sur l’extrême-droite en Belgique. Militant durant sa jeunesse à la FGTB puis aux Jeunes Gardes Socialistes, il participera ensuite à la fondation de La Gauche Maintenant, du MRAX-Jeunes et de la branche belge de SOS-Racisme. En 1993, il fera partie de l’équipe de la ministre socialiste Magda De Galan, puis rejoindra le Centre pour l'égalité des chances et la lutte contre le racisme où il travaillera une dizaine d’années.

Andrée Geulen est une Juste parmi les Nations qui a contribué à sauver des milliers d’enfants juifs durant la Seconde Guerre mondiale. Enseignante en 1942, alors qu’elle n’avait que 21 ans, elle apprend que la Gestapo procéde à la rafle des Juifs, adultes et enfants. Elle rejoint alors le Comité de Défense des Juifs. «J'étais institutrice, j'ai vu les enfants arriver avec une étoile jaune puis petit à petit ces enfants ne venaient plus à l'école. J'ai alors arrêté mon activité d'enseignante pour travailler à plein-temps à la protection de ces enfants.» En 1989, Andrée Geulen est reconnue Juste parmi les Nations et, en 2007, reçoit la nationalité israélienne à titre honorifique lors d’une cérémonie à Yad Vashem.

Chantal Kesteloot, docteure en histoire de l’ULB, fait partie de l'équipe permanente du CEGES depuis 1992. Elle nous parlera ce soir du rapport du CEGES, «La Belgique docile». Commandité par le Sénat en 2004, ce rapport aborde, comme l’indique son sous-titre, le rôle des «autorités belges et la persécution des juifs en Belgique pendant la Seconde Guerre mondiale». Rendu public en 2007, le rapport conclut à la responsabilité et à la collaboration active d’une partie des autorités quant à l’identification et à la persécution des Juifs belges et étrangers.

Philippe Mahoux, diplômé en chirurgie de l’UCL, est sénateur socialiste depuis 1990. Avant d’entrer en politique, Philippe Mahoux, pratiquera en tant que chirurgien d’abord à Paris, puis à Namur. Il collaborera également avec le Croissant Rouge, MSF, OXFAM, ou encore Solidarité socialiste. Par la suite donc, il rejoindra le PS, siégeant au Sénat depuis 1990, et sera ministre de l’Education et de l’Audiovisuel de 1994 à 1996. Ses travaux parlementaires porteront notamment sur le génocide des Tutsi, le dépénalisation de l’euthanasie, ou la pénalisation du négationnisme du génocide des Arméniens et des Tutsi.

Juriste et fiscaliste de formation, major de sa promotion en droit public à l’ULB, Willy Perelsztejn a, il y a une vingtaine d’années, choisi une autre voie, celle de la transmission de la mémoire à travers l’écran. Depuis, il se consacre pleinement à la production et à la réalisation de films à caractères historique et mémoriel. Il produira notamment, en 2008, Modus Operandi, documentaire réalisé par Hugues Lanneau s’attachant, comme son nom l’indique, à décrire le modus operandi, la mécanique génocidaire en Belgique durant la Seconde Guerre mondiale. Willy Perelsztejn travaille actuellement à plusieurs projets cinématographiques, dont un portant sur la Résistance durant la Seconde Guerre mondiale.

Nous ne pouvons influer sur le passé. Mais c’est du passé que nous devons tirer les enseignements pour bâtir un avenir meilleur. En d’autres mots, le passé ne sert à rien s'il ne permet d’éclairer l'avenir et s'il ne force pas chacun d'entre nous à prévenir la répétition des tragédies.

Au-delà des professions de foi, au-delà du slogan «Plus jamais ça!» qui, ces dernières années, peut parfois sonner creux aux oreilles de certains, le traumatisme pour notre société qu’a été la Shoah a-t-il pour autant terrassé une fois pour toute la Bête immonde ? Le génocide des Arméniens au début du XXe siècle, ou le génocide des Tutsi qui est venu le ponctuer, nous ont-il une fois pour toutes immunisé de ces crimes absolus et imprescriptibles ?

Je laisserai le soin à nos orateurs de répondre à ces interrogations, mais je voudrais pour ma part apporter quelques éléments à cette réflexion.

- Dans notre pays, moins d’un siècle après le génocide des Arméniens, un ministre qui nie la réalité du génocide des Arméniens siège au gouvernement bruxellois. Dans le même registre, nous avions, pour les dernières élections, des candidats négationnistes sur les listes de 3 des 5 partis démocratiques francophones aujourd’hui présents au Parlement.

- Dans notre pays, quinze ans après le génocide des Tutsi, s’est tenue une conférence révisionniste du génocide des Tutsi à quelques mètres d’ici, dans cette même université.

- Dans notre pays, en 2008, 60 ans après la Shoah, un député a ouvert les portes du Parlement, cœur de notre démocratie, aux représentants du Hezbollah - ce parti dont les membres défilent fièrement en faisant le salut nazi - ainsi qu'à la télévision libanaise Al-Manar qui se targue de diffuser dans le monde entier l’adaptation en arabe des Protocoles des Sages de Sion.

- Dans notre pays, en 2009, des représentants des 4 partis francophones démocratiques d’alors ont défilé dans les grandes artères de Bruxelles, en tête d’un cortège au sein duquel fourmillaient les banderoles négationnistes et résonnaient les cris de «Mort aux Juifs!».

- Dans notre pays, en 2010, notre Commissaire en poste à la Commission européenne peut se permettre de stigmatiser l’ensemble des Juifs de la planète, en ce compris le «Juif moyen», sans que cela ne suscite la moindre réaction, si ce n’est de la part des organisations juives.

- Dans le monde dans lequel nous vivons, aujourd’hui, l’Adolf Hitler en herbe iranien peut donner libre cours à ses délires antisémites, proférer ses menaces génocidaires et organiser des conférences réunissant le gratin du négationnisme planétaire sans que cela ne suscite grand chose, si ce n’est des mesurettes. A l’heure où je vous parle, notre ambassadeur est toujours en poste à Téhéran.

Voilà quelques pistes de réflexion qui nous permettront, je l’espère, de faire avancer le débat de ce soir.

Avant de céder la parole aux orateurs, je voudrais saluer l’initiative des cercles estudiantins de l'ULB, et le dynamisme tout particulier de l’actuelle équipe de l'UEJB, pour avoir organisé ce cycle d'études consacré à la Mémoire et au négationnisme.

Je voudrais également rendre hommage à l’historien de la Shoah Maxime Steinberg, un homme d’exception qui nous a quitté il y a 3 mois, et à la mémoire duquel ce cycle de conférences est dédié.

Pour conclure, je laisse la parole à Maxime Steinberg à qui j’avais demandé, en 2008, en ma qualité de président du CCOJB, de nous livrer son analyse sur le rapport du CEGES, analyse qu’il a rédigée avec le concours de Jean-Laurent Van Lint. En voici un extrait: «Nous accusons chez nous en permanence un retard concernant l'étude de la déportation, mais aussi des conclusions qu'il y aurait lieu d'en tirer. Et, partant, il n'y a pas de politique de mémoire en Belgique. Si ce n'est un vague soutien à des initiatives relevant au mieux de la bonne conscience. (…) En France, une déclaration comme celle de Jacques Chirac au Vel' d'Hiv' en 1995 ne nécessitait pas une expertise d'ordre historique, mais bien une volonté politique de rompre avec une vérité officielle désavouée par la culture historique et la conscience collective. En Belgique, nous manquons singulièrement des deux.»