Colloque sur le génocide des Tutsi au Parlement européen

Discours de Joël Rubinfeld prononcé lors du colloque organisé par l'association Ibuka-Mémoire et Justice sur le thème «Résilience post-génocide et travail de mémoire» qui s'est tenu à Bruxelles, au Parlement européen, le 18 mars 2010.

En 1994, cent jours à peine auront suffi aux extrémistes hutus pour massacrer un million de leurs concitoyens, pour exterminer la quasi-totalité de la population Tutsi du Rwanda. Chaque jour, dix mille hommes, femmes et enfants seront assassinés pour le seul «crime» d’être nés Tutsi.

Seize ans plus tard, justice doit encore être pleinement rendue et vérité pleinement établie. Car on ne peut raisonnablement parler du travail de mémoire qui nous réunit aujourd’hui, en ignorant certains faits ou en les éclairant de manière frauduleuse.

Les faits, justement. Rappelons-en les grandes lignes.

Le 1er octobre 1990, les hommes du Front Patriotique Rwandais (FPR) pénètrent le nord du Rwanda à partir de l’Ouganda. Ils affirment ainsi leur droit de retourner dans leur pays d’origine duquel ils avaient été chassés par vagues successives depuis 1959. Ils entendent aussi mettre un terme aux massacres sporadiques de leurs frères Tutsi restés au Rwanda. L’offensive du FPR sera repoussée par les Forces Armées Rwandaises (FAR) épaulées par l’armée française.

Cet événement provoque toutefois l’électrochoc qui ouvrira la voie au multipartisme et au chaotique processus de réconciliation. Il débouchera sur la signature des accords de paix d’Arusha, le 4 août 1993. Deux mois plus tard, la Mission des Nations Unies pour l’assistance au Rwanda, la Minuar, voit le jour pour veiller à traduire les écrits en actes.

Ancienne puissance coloniale, la Belgique a conservé d’étroites relations avec le Rwanda. Elle est naturellement pressentie pour jouer un rôle prépondérant au sein de la force onusienne, et les 450 soldats belges constitueront de fait l’épine dorsale de la Minuar forte de 2500 hommes.

Tout cela change le 7 avril, dans les heures qui suivent la mort du président Habyarimana, lorsque dix casques bleus belges sont lâchement assassinés par les hommes des FAR. Le traumatisme provoqué en Belgique par l’exécution sommaire de dix de nos paras est tel qu'il décide le gouvernement à retirer sur le champ son contingent de la Minuar. Et ce, malgré les mises en garde d’officiers belges en poste à Kigali. Et malgré le massacre de l'école Don Bosco...

Don Bosco, c’est le nom de cette école technique à Kigali qui abritait alors un camp de paras belges. Dès les premières heures du génocide, ce lieu devient un sanctuaire pour 2000 Rwandais pourchassés par les Interahamwe. Mais ce 11 avril 1994, lorsque les casques bleus casernés à Don Bosco lèvent le camp, les tortionnaires du Hutu Power investissent, littéralement sur les traces de nos camions, l’établissement scolaire pour y massacrer la quasi-totalité des réfugiés.

Cette tragédie n’empêchera pas notre ministre des Affaires étrangères, Willy Claes, d’annoncer, quelques heures seulement après le massacre de Don Bosco, la décision de désengagement prise par le gouvernement belge. Non contente de s'exonérer de son devoir de prêter assistance à un peuple en danger, notre diplomatie s'activera ensuite auprès des autres pays participant à la Minuar pour les convaincre de l'imiter. Comme si la lâcheté partagée rendait la sienne propre moins indigne.

L’ONU a également failli à sa mission. Sa gestion du dossier rwandais ne sera qu’une succession de «dysfonctionnements». Un exemple en est donné lorsque le 10 janvier 1994, soit trois mois avant le début du génocide, la Minuar est approchée par un instructeur des Interahamwe qui, s'il déteste le FPR, n’en est pas moins effrayé par le fichage systématique des Tutsi qui, le moment venu, en facilitera l’extermination. En gage de bonne foi, il indique aux casques bleus les lieux de plusieurs importantes caches d’armes. Plutôt que donner l'ordre de saisir cet arsenal destiné au génocide, Kofi Annan, à l'époque responsable des opérations de maintien de la paix à l’ONU, ordonne au général canadien Roméo Dallaire, commandant de la Minuar, de communiquer les renseignements fournis par l’informateur... aux autorités rwandaises!

Quelques mois plus tard, en avril 1994, tandis que les massacres se succèdent, le Conseil de sécurité tergiverse sur les mesures à prendre pour finalement décider de réduire à peau de chagrin les effectifs de la Minuar. Au bout du compte, c’est avec moins de 500 hommes que le général Dallaire devra se débrouiller pour mener à bien sa mission médiatrice avec des interlocuteurs dont l’un est en train de perpétrer un génocide sur l’autre…

Après la désertion de la Belgique et la faillite des Nations Unies, que dire de la responsabilité de la France dans ce génocide?

Rappelons ici qu'en 1990 déjà, suite à l’offensive d’octobre du FPR, l’armée française vient à la rescousse du régime de Juvénal Habyarimana. C’est le début de l’opération Noroît. Paris dépêche sur place le fleuron de sa Légion étrangère, entraîne l’armée rwandaise et continuera d'assurer son approvisionnement en armes même après que l'ONU aura voté le 17 mai 1994 une résolution décrétant son embargo.

Le 27 avril 1994, alors que les massacres des Tutsi battent leur plein, une délégation du Gouvernement Intérimaire Rwandais, gestionnaire du génocide en cours, est reçue à l’Elysée, à Matignon et au Quai d’Orsay...

Enfin, c’est en France que l’épouse du défunt président Habyarimana trouve refuge, alors que nul n'ignore que c’est elle qui a orchestré, avec ses acolytes de l’Akazu, la dérive extrémiste du pouvoir rwandais.

Jusqu’au bout, François Mitterrand tentera de sauver le régime génocidaire.

De fait, tandis que le FPR gagne inexorablement du terrain, le président français annonce, le 14 juin 1994, l’intervention prochaine de son pays dans le conflit. Exit «Opération Noroît», bonjour «Opération Turquoise». La puissance de feu – entre autres 12 chasseurs et 10 hélicoptères de combat – déployée par l’armée française pour cette «mission humanitaire» suscite rapidement de nombreuses interrogations quant aux réelles intentions de l’Elysée.

Les révélations de l’adjudant-chef Thierry Prungnaud, présent en 1994 au Rwanda dans le cadre de l’opération Turquoise, sont à ce titre éclairantes: «La mission au départ c’était d’intervenir sur des massacres soi-disant de Hutu qui seraient massacrés par des Tutsi. Rendus sur place, on s’est rendu compte que ce n’était pas du tout ça, que c’était complètement l’inverse, c’était les Hutu qui zigouillaient les Tutsi», dira-t-il.

Cynisme, compromissions et lâcheté ont ainsi rendu possible le génocide de Cent Jours. La France a armé. L’ONU n’a pas désarmé. La Belgique a fui. La communauté internationale s’est tue.

Et si François Mitterrand confiait à l’un de ses proches durant l’été 1994, que «dans ces pays-là, un génocide c’est pas trop important», un jour viendra où un de ses successeurs se commandera de reconnaître pleinement les responsabilités de l’Etat français, et donnera enfin à ce million d'âmes tourmentées le repos éternel.

Puisse-t-il venir vite même si le Rwanda ne l'a pas attendu pour comprendre qu'on ne construit pas une société libre et créative sur la haine, que la haine est une prison, et qu'il était urgent de vider son coeur de la haine.

C'est ainsi qu'avec pudeur et ténacité, le Rwanda a pansé ses plaies, méprisé la vengeance, jugé quelques salauds et passé à autre chose: un projet pour l'avenir, les rires d'autres enfants, un homme à aimer ou une femme à protéger, la vie, malgré tout parce qu'il n'est pas d'autre culte que celui de l'amour de la vie pour faire barrage à la barbarie.

Si le Juif que je suis se tient ici, à vos côtés, c'est parce que le Juif a souffert de cette barbarie et souffre toujours de l'hostilité et de l'indifférence des hommes.

C'est encore parce que le Juif a souffert et souffre de la négation de sa souffrance.

Et c'est enfin parce que le Juif aime la vie plus que tout qu'il est le frère du Tutsi comme il est le frère de l'Arménien ou du Tsigane.

C'est pour cela que le Juif que je suis se tient devant vous, pour prendre un peu sur lui de votre souffrance et ainsi, se prémunir du danger d'en infliger.

Mais c'est aussi pour rappeler que le devoir de mémoire commande le devoir de savoir. Et qu'à ne pas s'éveiller pleinement au second, les hommes se condamnent à celui de cultiver une mémoire sans cesse encombrée des crimes que, par fatigue ou connivence, ils auront à nouveau laissé commettre.

Car c'est dans le souci des vivants qu'on mesure la sincérité et la gravité de l'hommage aux morts.

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