14ème anniversaire du génocide des Tutsi

Discours de Joël Rubinfeld prononcé lors de la commémoration à Bruxelles, à l'initiative de Ibuka-Mémoire et Justice, du 14ème anniversaire du génocide des Tutsi.


C’est parce que le Juif a souffert et souffre de l’hostilité, de l’indifférence et de la quarantaine de la communauté des Hommes, c’est parce que le Juif a souffert et souffre de la négation de sa souffrance, qu’il est le frère du Tutsi comme il est celui de l’Arménien et du Tsigane.

Ici, en Europe, dans la forêt ou dans les camps d’extermination, on gazait et brûlait.

Là, en Afrique, au milieu d’un village ou d’un champ, on tuait à l’huile de bras, ou, pour aller plus vite, à la grenade.

Le génocide des Tutsi, cent jours, un million de morts, des hommes, des femmes, des vieillards, des enfants, violés, éventrés, démembrés, fracassés, piétinés, humiliés, profanés.

Quelques images à la télé, des corps gonflés au fil de l’eau, passe-moi le sel, et on passait à autre chose. Après tout, c’est si loin, l’Afrique, si compliqué.

Et puis, comme le disait François Mitterrand, «dans ces pays-là, un génocide c’est pas trop important».

Nos paras rapatriés pour dix des leurs assassinés.

Et les populations confiées par mandat de l’ONU à leur garde abandonnées à la fureur exterminatrice de leurs bourreaux sur ordre supérieur, leurs bérets bleus déchirés de honte à leur arrivée à Melsbroek.

14 années ont passé.

Avec pudeur et ténacité, le Rwanda a pansé ses plaies, résisté à l’appel de la vengeance, jugé quelques démons et passé à autre chose.

Un projet pour l’avenir, de nouveaux sourires d’enfants, une femme, un homme à aimer, la vie, malgré tout.

Mais les blessures sont encore là, douloureuses, et le souvenir d’avoir été abandonné par la communauté des Hommes, lancinant.

Quand un homme est étranger à la souffrance de son voisin, il ressemble déjà un peu à un ouvrier du mal.

Quand un Juif cesse d’être le frère de celui qui souffre, quand la souffrance de l’autre n’est plus la sienne, il risque, lui aussi, de devenir un artisan de l’iniquité.

C’est pour cela que je me tiens ici devant vous.

Pour prendre un peu sur moi de votre souffrance et me préserver ainsi du risque d’en infliger.

Au-delà du témoignage de solidarité de la communauté juive de Belgique que je viens ce soir vous délivrer, c’est également de Justice que je voudrais parler.

Notre hôte, l’association Ibuka Mémoire et Justice l’a bien compris: Mémoire et Justice sont indissociables. L’un ne va pas sans l’autre.

Et force est de constater que le chemin est encore long pour qu’un million d’âmes puisse enfin trouver le repos éternel.

Pour ce faire, c’est d’opiniâtreté et de cohérence dont il faudra faire preuve.

D’opiniâtreté d’abord car, tant que les Etats qui, volens nolens, se sont faits les complices du génocide n’assumeront pas pleinement leurs responsabilités, un million d’âmes ne pourra trouver le repos éternel.

Tant que la France, principal complice des génocidaires du Hutu Power, ne reconnaîtra pas sa faute, ses fautes pardon! - je veux parler ici du soutien indéfectible de la France de Mitterrand au régime de Juvénal Habyarimana et de l’exfiltration des génocidaires lors de la pseudo opération humanitaire Turquoise -, tant que la France ne reconnaîtra pas ses fautes donc, tant qu’au plus haut niveau de l’Etat on parlera non DU génocide mais DES génocides, comme le fit Dominique de Villepin, un million d’âmes ne pourra trouver le repos éternel.

C’est aussi sur ce dossier que l’actuel gouvernement français sera jugé par l’Histoire.

De cohérence ensuite car, l’on ne peut d’une part condamner les génocidaires et d’autre part permettre aux négationnistes de ce même génocide de s’exprimer librement.

Je pense entre autres au remarquable dossier consacré ce week-end par un grand quotidien du pays à la commémoration du 14ème anniversaire du génocide des Tutsi. Dossier lui-même entaché par les commentaires postés sur le site du quotidien.

Triste ironie que de lire, sous l’article intitulé «Le négationnisme du génocide tutsi sévit en Belgique», le commentaire suivant: «Comment expliquer qu’après une telle hécatombe, il y ait encore autant de Tutsis au Rwanda?»!

Mesdames, Messieurs, chers Amis, le temps est venu de statuer que la négation du génocide des Tutsi, et il en va de même pour la négation du génocide des Arméniens, n’est pas une opinion. C’est un délit!

L’exigence de Justice et le devoir de Mémoire ne pourront faire l’économie de ces questions.