70ème anniversaire de la Kristallnacht

Discours de Joël Rubinfeld prononcé lors du dîner de clôture des commémorations du 70ème anniversaire de la Kristallnacht et de la célébration de la Journée internationale de la tolérance instituée par l'Assemblée générale des Nations Unies en 1996.

Il y a 70 ans, sur tout le territoire du Reich allemand, plus de 1.000 synagogues furent saccagées. 7.500 commerces et entreprises appartenant à des Juifs furent dévastés. En une nuit, 91 Juifs furent assassinés, des centaines d’autres se suicidèrent ou ne survécurent pas à leurs blessures, et près de 30.000 d’entre eux furent déportés vers les camps de concentration de Dachau, Buchenwald et Sachsenhausen.

Ce fut une explosion d’une brutalité inouïe, l’instant où, comme l’écrit Klaus Mann dans son journal, «les frontières du Reich s’étaient transformées en un cercle de feu derrière lequel il n’y avait plus que l’extermination».

Point culminant de la puissante vague antisémite qui submergea l’Allemagne avec l’arrivée des Nazis au pouvoir en 1933, la Kristallnacht était l’un des signes annonciateurs de la Shoah. Il y a 70 ans, le 9 novembre 1938, c’est la nuit où le monde a vu, a su, et s’est tu.

Cette nuit-là, mon père, qui avait alors 10 ans, s’en souvient encore. Parce qu’il y était, comme tant d’autres dont certains sont ici avec nous ce soir. Je les salue avec émotion et respect.

Il ne l’a pas oubliée cette nuit, parce que sa main d’enfant garde encore le souvenir protecteur de celle de sa mère qu’il serra fort et longtemps pour avoir moins peur.

Parce que ses yeux d’enfant ont imprimé à jamais les traces de ce qui allait précipiter la descente aux enfers.

Parce que cette nuit marque un de ces instants de l’Histoire où l’amour et le dévouement des Juifs pour ce continent ont été trahis.

Parce que, à partir de cet instant, une certaine Europe vivra avec la rage irrépressible d’effacer ce qu’elle doit à la culture et à la tradition juives.

Parce que, à partir de cette nuit, cette trahison s’est habillée de mots nouveaux comme «étoile jaune», «holocauste», «solution finale», des mots inventés pour ces citoyens européens-là, les Juifs, qu’une certaine Europe ne voulait plus dans son espace, pas plus qu’elle ne voulait des Tziganes, des homosexuels et des handicapés mentaux.

Des mots nouveaux qui ont défiguré l’humanité, et qui la défigurent encore.

Parce que le fascisme, le nazisme et, plus tard, le communisme vinrent et s’en allèrent, mais l’antisémitisme, lui, est resté.

Parce que ce virus est aujourd’hui réactivé par une alliance tragique entre l’antisémitisme traditionnel de ceux qui chantent sur un air de Guy Béart «Ma petite Juive est à Dachau, elle est dans la chaux vive, elle a quitté son ghetto, pour être brûlée vive», et sa nouvelle forme, celle qui a substitué l’Etat à l’individu, mise en oeuvre par des antisémites d’autant plus dangereux qu’ils avancent masqués et que l’on voit graviter autour de certaines ONG, d’une certaine Gauche en rupture avec ses idéaux, et du fondamentalisme islamique dont, faut-il le rappeler, les Musulmans sont aujourd’hui les premières victimes.

Nous assistons ici à une mutation qui aujourd’hui s’emploie à diaboliser l’Etat juif comme hier elle calomniait les Juifs, et à faire de l’Etat d’Israël, créé en 1948 pour rétablir les Juifs dans leurs droits et sur leur terre, une arme pour les attaquer, même quand le peuple de cet Etat est publiquement menacé d’un second holocauste par le président iranien.

Chers amis, Jonathan Sacks, Grand Rabbin du Royaume-Uni rappelait en 2004, dans les locaux de la Commission européenne, que pour chaque Juif, il y a, dans le monde, cent Chrétiens et cent Musulmans.

Que seuls, les Juifs ne peuvent rien. Que les Juifs ont besoin de tous leurs frères humains, parce que si l’antisémitisme blesse l’âme des Juifs, elle salit aussi, et surtout, celle de l’Europe.

Que la désignation d’un bouc émissaire trahit l’incapacité d’une société à assumer ses interrogations et ses doutes, et dépasser ses faiblesses et insuffisances.

Ainsi, comme en 2001 pour les attentats du 11 septembre où le fantasme du complot juif fut et est encore agité, que n’a-t-on pas dit ces dernières semaines des financiers juifs et de leur responsabilité fantasmée dans la crise bancaire?

Qu’en somme, nous dit Jonathan Sacks, la plus grande arme de destruction est dans le cœur et l’âme de l’homme et se nomme la haine. Et l’on ne construit pas une société libre et créative sur la haine.

Aujourd’hui encore, aujourd’hui toujours, aucun intellectuel ou honnête professionnel de la politique, du monde associatif ou des médias en Europe ne devrait avoir l’indécence ou la sottise de taire ou minimiser les dangers que fait courir l’antisémitisme aux citoyens de son espace et à l’ensemble de la société européenne.

Ainsi de l’Autriche qui, deux décennies après le déshonneur d’un Kurt Waldheim élu à sa présidence, permet aujourd’hui l’élection à la co-présidence de son Parlement, d’un député de l’extrême-droite parce que 29% de ses citoyens ont accordé leurs suffrages aux deux formations nostalgiques de l’idéologie nationale-socialiste.

Comment ne pas voir dans cette élection les conséquences des libertés prises avec le respect de la vérité historique que l’on refuse d’assumer pleinement, et dont on ne peut de ce fait tirer les enseignements utiles pour en prévenir ou, à tout le moins, en freiner la résurgence?

Ainsi en est-il également d’enfants qui, ici, dans notre pays, doivent éviter certains arrêts de tram pour ne pas s’y faire insulter ou agresser physiquement parce que juifs, ou encore des prières dans les synagogues ou des leçons dans les écoles juives du Royaume encore et toujours sous très haute surveillance sans que personne dans la communauté nationale ne s’en étonne, ne s’en offusque ou ne s’en émeuve.

N’est-ce pas justement dans cette habitude à accepter l’inacceptable, n’est-ce pas dans cette hébétude, que se construisent les bases d’une marginalisation et les prémisses d’une nouvelle discrimination?

Ne devrions-nous pas au contraire considérer chacune de ces agressions et chacune des précautions prises pour s’en prémunir comme une petite nuit de cristal?

Chacune de ces agressions «mineures» n’est-elle pas en effet une petite nuit de cristal pour la victime de meutes urbaines, un moment où son monde chavire et où, la respiration saccadée par la peur, elle se retrouve les pieds dans le vide au-dessus d’un gouffre de doutes et de tourments?

Oui, il y a toujours dans nos villes trop d’endroits et d’instants où nos enfants glissent leurs mains confiantes dans celles de leurs mères pour faire barrage à la peur.

Oui, il y a toujours dans nos villes trop de nos femmes et de nos hommes qui craignent que les yeux et les oreilles de leurs enfants ne gardent la trace de leur dignité saccagée au coin d’une rue ou sur le quai d’une station de métro, comme les grands-parents de ces enfants l’ont gardée gravée à l’encre indélébile dans la chair meurtrie de leur bras.

La plupart de nos élites a sans doute pris la mesure des dangers. Mais il faut aussi, il faut surtout, que cette prise de conscience irrigue toute la société civile, la société «d’en bas», celle des ateliers, des usines, des bureaux, des écoles et des universités, des bars et des enceintes sportives, des réunions privées et des réunions publiques.

A cet égard, les médias sont appelés à jouer un rôle de relais éducatif essentiel sans lequel la journée d’hier à la Grande Synagogue de l’Europe, et celle d’aujourd’hui, ici et au Parlement européen cet après-midi, n’auront été qu’une intelligente et stimulante perte de temps.

Force est de constater hélas que les médias, s’ils exercent la vigilance citoyenne nécessaire à l’identification et la dénonciation des dérives issues de l’extrême-droite, pêchent trop souvent d’indulgence et parfois de complaisance à l’égard de la violence verbale et physique quand elle naît dans le camp de la vertu autoproclamée, c’est-à-dire dans le camp de ceux qui font de l’antisémitisme dans la langue des droits de l’homme.

L’Histoire s’écrit décidément avec la cohérence, la constance, la volonté, le courage des hommes, mais aussi, avec leurs lâchetés, leurs carences, leurs accommodements et leur indifférence.

Nous tous, réunis ici ce soir, sommes animés par cette même volonté, et je voudrais conclure en rendant hommage à deux hommes en particulier.

Monsieur le président du Congrès Juif Européen, cher Moshe. Votre engagement pour le devoir de mémoire, pour la défense du peuple juif et pour la préservation de son apport culturel, artistique et scientifique à la communauté des Hommes force le respect et est pour moi source d’inspiration. Inlassablement, vous sillonnez les routes d’Europe et d’ailleurs pour délivrer un message de fraternité et de tolérance aux dirigeants de notre planète. Si ce dîner clôture la commémoration du 70ème anniversaire de la Kristallnacht et du European Day of Tolerance, il marque aussi le début prometteur d’un projet d’envergure indispensable pour l’avenir de l’Europe, dont vous êtes le promoteur.

Monsieur le Premier ministre. La différence entre l’homme d’Etat et l’homme politique tient en la capacité du premier à identifier, dès qu’elles se profilent, les menaces qui guettent ses concitoyens. Au-delà de l’écoute et de la disponibilité que vous assurez à vos compatriotes de la communauté juive, vous avez parfaitement compris la dernière en date des mutations d’un fléau ancien lorsque, à la commémoration du 65ème anniversaire de l’Insurrection du Ghetto de Varsovie et de l’Arrêt du XXe Convoi de déportés juifs de Malines vers Auschwitz, vous exprimiez votre préoccupation de voir l’antisionisme moderne faire d’Israël une cible de l’antisémitisme latent, allant même jusqu’à remettre en question l’existence de cet Etat 60 ans après sa création.

Mesdames et Messieurs, Chers Amis, c’est un honneur pour moi de céder ma place à cette tribune à notre Premier ministre, Monsieur Yves Leterme.