Symposium sur l'antisémitisme au Parlement européen

Discours de Joël Rubinfeld prononcé lors du symposium sur le thème “Construire ensemble l’avenir de l’Europe. Le combat contre l’antisémitisme, la défense des valeurs européennes et de la coexistence” qui s'est tenu à Bruxelles, au Parlement européen, le 30 mars 2009. Organisé par le Congrès Juif européen, l'événement était placé sous le patronage de la présidence tchèque de l'Union européenne, du Parlement européen et de son président Hans-Gert Pöttering et avec la participation de la Commission européenne et de son Vice-Président Jacques Barrot.

Si nous nous sommes réunis ce matin pour nous inquiéter des défis posés par l’intolérance et l’antisémitisme et si nous débattons cet après-midi de ce qui permettrait aux Européens de mieux vivre ensemble, c’est parce que le patrimoine commun des hommes et des femmes venus d’horizons géographiques et de traditions culturelles et religieuses infiniment variés est aujourd’hui interrogé sinon ouvertement contesté.

Ce patrimoine commun de notre espace européen, c’est ce mélange intime d’acquis et de conquêtes: l’Etat de droit, la séparation des pouvoirs, la liberté d’expression, le droit au blasphème, l’égalité entre l’homme et la femme, la mixité, la séparation entre le profane et le spirituel c’est-à-dire le règne exclusif de la loi des hommes dans l’espace public et le respect de la loi de Dieu dans l’espace privé.

Si la réalité s’écarte du projet, c’est aussi parce que ce qui assure la cohésion et le bien vivre ensemble, ce catalogue de devoirs auquel devrait être subordonné celui des droits, n’est plus clairement énoncé.

Et si la réalité s’écarte du projet, c’est encore parce que derrière le masque avenant de la tolérance, du métissage et de la fraternité, s’épanouit parfois une culture de l’exclusion qui, insidieusement, théorise d’autres anathèmes dans la langue des droits de l’homme.

Une certaine culture altermondialiste, violente et prétendument antifasciste, adoubée par les brahmanes de la nouvelle religion du penser-correct qui exhale des effluves nauséabonds quand elle tolère avec complaisance et gourmandise dans les manifestations de rues qu’elle promeut, des slogans haineux qu’elle s’exempte de dénoncer.

Une certaine culture qui, ici en Belgique, invoque, vertueuse, un cordon sanitaire pour isoler le Vlaams Belang et qui, dans cette enceinte européenne, interdit salutairement à Jean-Marie Le Pen d’ouvrir la prochaine session parlementaire, mais qui plaide plus volontiers les prétendues raisons de la violence terroriste d’un Hamas raciste que le droit de l’Etat démocratique d’Israël de s’en défendre.

Une certaine culture qui, chaque jour un peu plus, questionne la prééminence de cette conquête - la liberté - sans laquelle la paix, tant psalmodiée dans nos rues et invoquée dans nos chancelleries, n’est que le visage outrageusement maquillé de la résignation et de la capitulation.

Une certaine culture qui prétend que la seule vérité recevable est l’absence de vérités et qui finit, l’esprit confit par tant de fatuité, par renvoyer Bien et Mal dos-à-dos, confondre victime et bourreau et se découvrir disponible à toutes les compromissions de l’esprit.

Une certaine culture orpheline des idéologies totalitaires qui réussit le tour de force de réécrire la réalité dans une dimension totalement idéalisée, un univers mythique dans lequel le symbole vestimentaire de terroristes devient l’icône fantasmée de la résistance.

Une certaine culture, nous dit Alain Finkielkraut, qui, à Durban en 2001, et vraisemblablement hélas à Genève dans 3 semaines, a contribué à «construire un mouvement pour l’antisémitisme des peuples» et «permis à l’antisémitisme d’emprunter l’idiome de l’antiracisme».

Une certaine culture qui mobilise le ban et l’arrière-ban de ses relais médiatiques, politiques et associatifs pour instruire le procès obsessionnel de l’Etat d’Israël, et demande désormais sans retenue aux Juifs de l’espace européen qui entretiennent avec lui une proximité légitime et des liens affectifs étroits, de les dénoncer en échange de leur pleine acceptation dans l’espace public.

Je le déclare ici solennellement et très sereinement, on ne construira pas le bien vivre ensemble en Europe sur la délégitimation de la noble idée du Sionisme et l’exigence faite aux Juifs de renier leur droit imprescriptible à disposer, eux aussi, d’un Etat.

Mais on aura certainement contribué à construire le bien vivre ensemble quand, partout, de l’est à l’ouest et du nord au sud de notre espace européen, les synagogues et les écoles juives n’auront enfin plus besoin de cette protection policière qui, depuis que j’ai ouvert les yeux sur le monde, défigure leurs abords et marginalisent ceux qui y prient ou y étudient.

Je ne crois pas qu’il existe dans l’espace européen une communauté plus amoureuse du dialogue que la communauté juive. Cette disposition ne devrait toutefois pas aller jusqu’à sacraliser le dialogue avec des interlocuteurs qui l’instrumentalisent et exposent ainsi notre société aux dangers d’un nouvel obscurantisme. Platon déjà ne disait-il pas que «la perversion de la Cité commence par la fraude des mots»?

Les personnalités qui participeront aux différents débats cet après-midi ont toutes les qualités d’intégrité spirituelle et intellectuelle pour stimuler notre réflexion et contribuent à faire du dialogue le meilleur sinon le seul antidote contre l’ignorance qui féconde la haine et l’exclusion.

Avec elles, le dialogue est la sève qui irrigue le rêve européen de faire cohabiter dans l’harmonie toutes ces communautés d’hommes et de femmes qui composent la riche mosaïque de notre société plurielle.