Hommage aux déportés juifs de Belgique

Discours de Joël Rubinfeld prononcé lors de la cérémonie d'hommage aux 26.000 déportés juifs de Belgique qui s'est tenue au Mémorial National aux Martyrs Juifs de Belgique le 24 avril 2009.

Chaque tranche du siècle dernier porte un nom: la Grande Guerre, les Années Folles, la Grande Dépression, la Seconde Guerre Mondiale, les Trente Glorieuses, la Guerre Froide. Et entre les tranches d’histoire de ce siècle, comme pour les relier, un fil rouge sang, celui des génocides.

Un siècle maudit tout entier recouvert de l’épais manteau des cendres des Juifs et des Roms, un siècle damné qui devait naître dans le sang des Arméniens et dont le crépuscule allait baigner dans les larmes des Tutsis.

La souffrance marque les hommes, elle les fait se ressembler. Elle imprime sa marque dans le regard, dans la voix, dans les gestes.

La souffrance et la mémoire de la souffrance laissent un même signe ineffaçable et indicible pendant qu’elles construisent un même rapport au monde, à la solitude, à la vie, à la joie, à la peine, à la mort.

Elles tissent des liens invisibles entre ceux qui lui survivent, elles inspirent au Juif comme à l’Arménien, au Rom ou au Tutsi des récits qui se déclinent dans une même langue pudique, celle du silence.

Leurs enfants aussi se ressemblent, ils héritent d’une même parole trop lourde pour être dite et entendue. Alors, ils en portent le poids, immense, toute leur vie.

Et tapi derrière leurs nouveaux projets d’avenir, tapi derrière le rire encore clair des enfants, résonne toujours l’écho étouffé de la lâcheté des hommes, la trace brûlante de leur abandon, le souvenir lancinant de leurs têtes qui se tournent et qui regardent ailleurs, les doigts dans les oreilles et un mouchoir sur le nez, pendant qu’on assassine, viole, décapite, gaze, démembre et profane des innocents.

La mémoire de cette souffrance qui unit ceux qui l’ont vécue dans leur chair est tellement encombrante qu’elle les éloigne et les isole du reste des hommes qui cèdent alors volontiers à la tentation de la minimiser. Ou de la nier.

On dit alors, il n’y a pas eu de génocide arménien mais des massacres, de part et d’autre, les Turcs, les Arméniens, tous bourreaux, tous victimes, donc pas de victimes, pas de bourreaux, pas de coupables, pas d’innocents.

Et parce que les Etats et les hommes qui parlent en leur nom ont moins de décence que d’intérêts, ils se taisent, ils ergotent, ils concèdent volontiers un grand massacre, un génocide même, mais pénaliser sa négation, n’est-ce pas exagéré? Et puis, n’y a-t-il pas bientôt des élections? Oui, il y a bientôt des élections, il y a toujours bientôt des élections.

Alors, dans les écoles, on se lâche, un imam et professeur de religion islamique peut prendre à partie une animatrice qui évoque le génocide arménien dans une école wallonne sans encourir la moindre sanction.

On dit encore que l’Afrique, c’est loin, c’est compliqué, les luttes tribales, personne n’est tout blanc ou tout noir, enfin vous voyez ce que je veux dire. Oui, cruel, certes, mais, bon, rien de nouveau, victime un jour, bourreau le lendemain, tout n’est-il pas relatif? Et puis, dans ces pays-là, disait Mitterrand, un génocide ce n’est pas trop important.

Et pendant ce temps, des Etats européens chantres des droits de l’homme, qui ont entretenu avec les génocidaires des relations troubles osent charger les victimes de la responsabilité de la tragédie qui les a frappés et faire arrêter un de leurs représentants quand il pénètre l’espace européen.

On dit enfin, la Shoah ça n’a pas existé, ou oui, peut-être mais c’est un détail ou encore, il y a bien eu des morts, mais bon, c’est l’histoire des hommes.

Et, là aussi, ça finit par un professeur de religion islamique qui pense qu’il devient possible, devant des élèves d’une école bruxelloise, de dire du récit d’un rescapé des camps d’extermination qu’il est largement exagéré, en prenant à témoin les travaux… du négationniste Roger Garaudy.

Chers amis, parlons clair.

On ne peut dire «Plus jamais ça» avec une petite chance de succès que si on punit sévèrement les négationnistes de l’histoire. Parce que si on n’enseigne pas à nos enfants l’histoire, la vraie!, on risque fort de voir celle-ci repasser les mêmes plats.

C’est pourquoi, il faut dénoncer l’hypocrisie du «Plus jamais ça» qui ne prend pas toutes les mesures pour préserver nos jeunes d’un enseignement négationniste qui tue encore en Turquie et a manqué de tuer ici, dans notre ville, en octobre 2007.

C’est pourquoi encore, il faut dénoncer l’hypocrisie du «Plus jamais ça» qui expose encore aujourd’hui des Tutsis sans défense à la haine d’extrémistes ivres de revanche sur les trottoirs de nos rues ou dans les commerces de nos villes.

C’est pourquoi enfin, il faut dénoncer l’hypocrisie du «Plus jamais ça» qui pleure volontiers les martyrs de la Shoah mais abandonne leurs enfants et petits-enfants à une forme nouvelle de haine antisémite, celle qui puise son venin dans une langue des droits de l’homme dévoyée et qui, 65 ans après la déportation et cette orgie meurtrière insensée, enlaidit encore nos écoles, nos lieux de prière et de rassemblement, d’un indispensable cordon de protection policière. Une protection policière qui, à elle seule, valide le terrible constat d’Elie Wiesel que même Auschwitz n’a pas réussi à guérir le monde du mal de l’antisémitisme.

Et à ceux qui craignent qu’à trop s’occuper de commémorer les génocides passés, on risque de ne pas voir ceux qui se déroulent sous nos yeux, je dirai avec Bernard Henri Lévy que c’est précisément ceux qui ont le souci de la Shoah qui ont les premiers compris ce qui se passait au Rwanda, en Bosnie et au Darfour. Non parce qu’ils étaient plus informés que les autres, mais parce qu’ils avaient une boussole qui indique où se trouvent le Bien et le Mal, une sorte de radar qui signale la proximité de la Bête et détecte son odeur caractéristique.

C’est pour ça aussi que nous sommes réunis ici aujourd’hui.