Bilan moral d'un mandat à la tête du CCOJB

Le 28 janvier 2010, lors de l'Assemblée générale annuelle du Comité de Coordination des Organisations Juives de Belgique (CCOJB), Joël Rubinfeld a présenté le bilan moral de son mandat à la tête de l'institution faîtière du judaïsme belge. En voici le verbatim.


Alors que six semaines nous séparent de la prochaine élection présidentielle, le temps est venu de vous présenter le bilan moral de mon mandat.

Ce bilan, je le vois globalement positif. Globalement, oui, mais pas pleinement. En effet, si nous avons réussi à donner une voix à la communauté juive de notre pays, si nous avons réussi à sensibiliser une partie de nos concitoyens et de nos élus à la dégradation de notre situation, si nous avons pu enrayer le mécanisme qui a mené tant d’entre nous à se sentir marginalisés, nous n’avons pas pour autant réussi à inverser le processus.

Pendant la longue campagne électorale au terme de laquelle vous m’avez accordé votre confiance, j’avais dit et répété que je consacrerais mon mandat à la défense sereine et décomplexée du bien-être de notre communauté.

J’avais aussi promis que je ne laisserais rien passer de ce qui me paraîtrait participer de la critique inique et trop souvent monomaniaque d’Israël.

Que je ne laisserais rien passer non plus de l’importation dans nos rues de ce malheureux et interminable conflit israélo-arabe, et de la libération de la parole antisémite, celle traditionnelle et hélas familière de l’extrême-droite, comme celle plus sournoise qui s’exprime désormais dans la langue des droits de l’Homme.

La large majorité d’entre vous le sait: il n’est pas toujours aisé de déceler la grimace de l’antisémitisme et de la discrimination dans les replis d’un discours d’illusionniste qui parle de jeter des ponts quand en réalité il contribue à fermer des portes.

Non, il n’est pas toujours facile de distinguer l’écho lugubre du racisme derrière un verbe qui emprunte aux accents de l’antiracisme.

Aussi, avec l’indispensable soutien d’un Comité directeur cohérent et courageux dont je salue ici le talent, la constance et la loyauté de chacun des membres, nous n’avons pas hésité à dénoncer les inacceptables dérapages survenus lors du rassemblement de mai 2008 à Nivelles, et à condamner la large caution politique donnée à la manifestation du 11 janvier 2009.

Nous avons aussi dénoncé les amalgames et les outrages intolérables de nombre d’élus dits progressistes, révélé l’invitation de représentants du Hezbollah et d’Al Manar à la Maison des Parlementaires à l’initiative d’un député Ecolo, stigmatisé la répétition des dérives antisémites sur la chaîne publique flamande, mis en lumière les mobiles véritables de l’«Année de la Palestine» l’année du 60ème anniversaire de l’Etat d’Israël, déploré la réticence de 3 des 4 partis démocratiques francophones à dénoncer publiquement le danger de la résurgence de l’antisémitisme dans notre pays, et réprouvé «le juif Elie Wiesel» de La Libre Belgique ou l’indécente polémique entourant une mission économique belge parce qu’Israël en était la destination.

Tant d’autres choses encore nous ont occupés et préoccupés: les «colons» rescapés de la Shoah et ceux de Sderot à la RTBF, les qualificatifs «ruse, usure et lobbying» de La Libre Belgique pour expliquer la naissance de l’Etat d’Israël, le devoir que nous nous sommes commandés d’œuvrer, certes modestement, à la défaite de Farouk Hosni quand il briguait la direction de l’Unesco, et, plus généralement, le devoir de dénoncer le procès à charge d’Israël qu’instruisent sans relâche certains médias, politiques et responsables associatifs et académiques, avec les conséquences que l’on sait dans nos rues.

Il suffit pour s’en rappeler, de parcourir la liste des communiqués du CCOJB publiés de janvier 2008 à janvier 2010. Il y en a eu 58 à ce jour, et il n’y en a pas un seul que je regrette. Aucun dont je penserais aujourd’hui qu’il ne ressortissait pas à notre devoir d’honorer la raison d’être de notre institution.

Des chiffres, il y en a eu d’autres ces deux dernières années: 122.965 pages visitées sur le site ccojb.be, 302 événements communautaires annoncés dans la rubrique Agenda, 87 newsletters envoyées, 75 émissions du CCOJB sur les ondes de Radio Judaïca, 36 vidéos mises en ligne sur l’espace YouTube du CCOJB et visionnées 160.589 fois.

Mais là n’est pas l’essentiel de notre mission. Parce qu’en effet, il est moins question ici de stratégie de communication que du regard que pose le Juif sur sa place dans son propre pays.

En effet, si les Juifs de Belgique s’obligent aux mêmes devoirs qui pèsent sur tous leurs concitoyens, ils n’en jouissent pas moins des mêmes droits. Y compris, celui de rappeler à l’ordre ceux qui l’oublient, fussent-ils ministres, journalistes ou professeurs d’université. Il en va là de notre responsabilité.

Au bout du compte, j’ai fait ce que je vous avais dit que je ferais et, chaque fois, je vous ai dit ce que je faisais. Je veux croire que chacun me reconnaîtra d’avoir nourri un respect scrupuleux de la transparence, de la démocratie et du consensus au sein de notre organisation, quand d’autres, plus cyniques, usaient de postures pour en réalité brouiller la première, moquer la seconde et miner le troisième.

Mais revenons plutôt à notre bilan. Revenons-y pour dire que s’il était important de dénoncer, condamner, stigmatiser, réprouver ou déplorer lorsque la situation s’imposait, nous n’avons pas fait que cela.

Ainsi, chaque fois que les circonstances étaient réunies, nous sommes-nous contentés d’une intervention directe pour dépasser certaines maladresses ou incompréhensions.

Je pense à ce prétendu humoriste dont la série de représentations a, sur notre intervention, été annulée par le théâtre bruxellois où il devait se produire.

Il y eut aussi cette contribution d’un professeur de l’Université de Liège dans un quotidien wallon à la veille des élections américaines de novembre 2008, et dont l’analyse du lobby juif américain laissait accroire que l’auteur justifiait toutes les méfiances et préventions qu’il faudrait nourrir à l’égard de l’influence de la communauté juive des Etats-Unis.

Avec deux membres du Comité directeur, j’ai rencontré ce professeur. Il ne nous aura pas fallu longtemps pour comprendre que cet homme avait été abusé par le journaliste qui sollicitait son avis d’expert.

A l’issue de notre rencontre, celui-ci s’est engagé à publier dans le même journal une mise au point. L’incident, pour nous, était clos.

Il en fut de même pour l’affaire de cet hebdomadaire bruxellois qui, dans le cadre d’une critique du film «Les insurgés», a publié un commentaire outrageant. Le critique cinématographique disait en effet de ces résistants juifs biélorusses, les frères Bielski, qui combattirent les nazis l’arme au poing, que leur «accent yiddish est si effroyable que l’on attend presque qu’un nazi y mette fin».

Là aussi, un entretien avec la rédactrice en chef de l’hebdomadaire aura suffi pour lui faire prendre conscience du problème et la convaincre de la nécessité de présenter aux lecteurs des excuses appropriées dans le numéro suivant.

Chaque fois que les protagonistes d’un incident nous ont ainsi apporté la preuve de leur volonté réelle et sincère de corriger l’erreur commise, nous avons considéré que nous pouvions en rester là.

Dans ce même esprit, je voudrais aussi parler de nos rencontres avec les médias, la RTBF, RTL-TVI ou La Libre Belgique, ainsi que celles avec tous les partis politiques francophones avec le dernier desquels, le Parti Socialiste, nous avons signé un communiqué de presse conjoint témoignant de notre volonté d’avoir, avec lui aussi, des relations sereines pour autant qu’elles soient empreintes de respect sincère et réciproque.

Je souhaite ouvrir ici une parenthèse concernant le PS puisque, nul dans cette assemblée ne l’ignore, nous sommes en procès avec un membre éminent de ce parti qui a saisi les tribunaux pour faire condamner le CCOJB et son président dans ce qu’il est désormais convenu d’appeler l’affaire de Nivelles.

A ceux d’entre vous qui penseraient encore qu’on ne peut garder ouvert le canal de discussions avec un parti dont un membre a choisi de nous quereller, un collaborateur du président du PS m’assurait encore récemment que les relations entre son parti et le CCOJB ne devaient en aucun cas souffrir de la procédure en cours entre André Flahaut d’une part, et le CCOJB et son président, d’autre part.

Puis-je alors suggérer aux plus craintifs d’entre nous que nous nous appliquions cette même règle de bon sens que se commande le PS?

Au sein de notre organisation, les voix d’une large majorité d’entre vous ne m’ont jamais manqué, dans cette affaire de Nivelles et chaque autre fois que le Conseil d’administration a été appelé à voter sur un sujet d’importance.

Je remercie chaleureusement tous ceux qui ont compris la portée hautement symbolique de cette affaire et comprennent qu’elle ne parle de rien d’autre que du droit imprescriptible des responsables de notre communauté de critiquer de bonne foi la critique injuste de la politique de l’Etat d’Israël avec les risques inhérents d’importation dans nos rues du conflit israélo-arabe.

Mais je ne peux pas ne pas regretter ce que nous aurions pu accomplir de plus dans ce combat difficile que nous menons contre la résurgence de l’antisémitisme et pour affirmer sereinement et sans complexe notre place dans notre pays.

Il aurait fallu pour cela que quelques-uns seulement d’entre nous ne consacrent pas le plus clair de leur temps et de leur énergie à saper les efforts entrepris par notre organisation ces deux dernières années, n’hésitant pas à trahir la confidentialité de ses débats et à divulguer des documents pénalisant les intérêts de la communauté que chacun d’entre nous a pourtant le devoir de défendre et de représenter dignement.

Longtemps, j’en aurai honte pour eux.

Ce n’est un mystère pour personne: certains membres de notre Conseil d’administration ne se sont jamais fait une raison du dernier verdict des urnes. Et je ne doute pas un instant du fait que les dividendes de notre action auraient été plus importants qu’ils ne le sont si ces démocrates à géométrie variable avaient plus eu le souci des intérêts menacés de notre communauté que celui de soigner leurs ego blessés.

Je n’oublierai pas ce jour, pas si lointain, où, lors d'un Conseil d'administration, l’un d’entre eux a osé affirmer que l’engagement du CCOJB était générateur du fléau que nous combattons. A tout le moins, qu’il irritait ou indisposait certains des interlocuteurs de la communauté juive qui nous auraient dès lors privé de leur écoute.

Mais je m’interroge. N’était-elle pas déjà bien distraite leur écoute, sinon défaillante, quand certains, pour ne pas contrarier leurs interlocuteurs et perdre la bienveillance que leur valait prétendument leur extrême discrétion, disaient que tout allait bien dans le meilleur des mondes?

Fallait-il donc, comme l'écrit Isaac Franco, attendre comme hier que passe l’énième orage et continuer imperturbablement de faire l’éloge d’un bien vivre ensemble creux et dévoyé, l’œil humide et la main sur le cœur?

Je voudrais également vous faire part de mon principal regret, celui de ne pas avoir réussi à faire avancer le projet «Vox Populi» dont l’objectif est de réserver à la communauté juive de notre pays le droit de participer, à part égale avec le Conseil d’administration, à l'élection du président de notre institution.

Il s’agit là d’un chantier qui nous attend encore. Il faudra bien un jour se décider à l’ouvrir si le CCOJB veut prévenir le risque de se couper de sa base en négligeant de relayer ce qui la préoccupe vraiment et de lui rendre compte de son action avec rigueur et humilité. Je m’y appliquerai pour ma part en soumettant ce bilan moral à son attention.

Sachez encore que j’aurai mesuré, chacun des 832 jours passés à la tête de notre institution, le poids et les difficultés de la fonction. Mais chaque jour, j’aurai aussi eu conscience de l’honneur de cette charge.

Pour la remplir, j’aurai mis ma vie familiale et professionnelle entre parenthèses pendant une année d’élections et deux années de mandat. Et quelle que soit la décision que, l’esprit libre et la conscience tranquille, je prendrai ces prochains jours, je veux dire ici que l’écho de cette exaltante expérience ne cessera jamais de résonner en moi.

Depuis ce 21 janvier et jusqu’au 22 février prochain, toute personne souscrivant aux règles et statuts de notre organisation peut prétendre la diriger pendant les deux prochaines années.

Quelle que soit son identité, je lui souhaite solennellement bonne chance et espère que celui ou celle qui sera élu(e) continuera de prendre toute la mesure de ce que commande l’époque que nous vivons.

Je terminerai en rendant hommage au travail de Maurice Blibaum et son équipe, Lise, Elisha, Eléonore et Henri, pour le professionnalisme et l’enthousiasme dont ils ont fait preuve pour animer l’émission radio hebdomadaire du CCOJB.

Je voudrais enfin remercier chacun des membres du Comité directeur individuellement: Lily Grosman pour sa constance et sa sagesse légendaire, Henri Benkoski pour sa disponibilité et pour avoir mené avec brio la nécessaire modification des statuts, Simon Cohn pour sa disposition naturelle à mettre les choses en perspective, Marc Weisser pour la sincérité et la rigueur de son engagement, Odile Margaux pour sa confiance et ses précieux conseils, Moïse Rahmani pour son attachement immodéré à notre communauté, Guy Wolf pour la qualité de son écoute bienveillante, Kevin Hirsch pour la fraîcheur de sa jeunesse, et enfin, Isaac Franco, un de ces êtres d’exception qu’il est parfois donné de croiser sur sa route et qui s’est dévoué sans compter ces deux dernières années au service de notre institution.