Comment les Juifs belges vivent-ils les raids sur Gaza?

Les Juifs de Belgique soutiennent-ils inconditionnellement les frappes aériennes israéliennes sur Gaza? C’est ce que laisse supposer le communiqué de soutien à «l’action militaire compréhensible» diffusé, vendredi soir, par le Comité de coordination des organisations juives de Belgique (CCOJB) et par le Forum flamand des organisations juives (FJO). La communauté juive n’en est pas moins traversée par des courants contradictoires, comme en atteste notre coup de sonde…

CONTRE

L’Union des progressistes juifs de Belgique (UPJB) a été la première à prendre ses distances, dénonçant l’«escalade cynique et suicidaire du gouvernement israélien» (Le Soir de lundi)…

Sans aller jusqu’à porter ce jugement, un ancien responsable du CCOJB estime que le communiqué de vendredi est «une bêtise, qui accroît le risque d’importation du conflit en Belgique… J’ai un lien affectif avec Israël, comme les musulmans ont un lien affectif avec la Palestine, mais ce n’est pas mon pays. Je suis un citoyen belge et je ne me sens donc en aucune manière habilité à parler en lieu et place des représentants officiels de l’Etat d’Israël. Pour moi, ce communiqué du CCOJB et du Forum est inopportun et contre-productif: il alimente l’importation du conflit qu’il prétend combattre.»

Même sentiment chez cette militante de longue date, cheville ouvrière d’une association membre du CCOJB: «Nous n’aurions pas dû diffuser de communiqué. D’abord, parce que nous ne disposons pas, en Belgique, de toutes les données du conflit armé, puisqu’il s’agit bien d’un conflit. Ensuite, parce que je n’aime pas cet amalgame permanent entre les communautés juives en diaspora et l’Etat d’Israël».

Certains évoquent l’opportunité d’organiser, à Bruxelles, une manifestation de soutien à Israël. Cet avocat de confession juive s’en émeut: «Je ne pense pas qu’une manifestation, petite ou grande, soit utile ou nécessaire. Pourquoi allons-nous manifester? Pour influencer la population? Provoquer des incidents?»

POUR

Le président du CCOJB, Maurice Sosnowski, ne regrette pas, lui, l’initiative du communiqué de soutien aux frappes militaires, «même s’il a parfois été mal compris… En soutenant la situation de légitime défense de l’Etat d’Israël, nous avons voulu prévenir les insultes et les assauts qu’endure systématiquement, dans la foulée, la communauté juive de Belgique. Chaque regain de tension au Proche-Orient se répercute, chez nous, par un essor des actes antisémites. Voyez Anvers, qui a été le cadre d’une manifestation pro-Hamas, ce week-end!»

S’il soutient «le droit d’Israël à se défendre contre les tirs de roquette», Maurice Sosnowski estime aussi qu’«idéalement, il faudrait pouvoir organiser, au terme de ce conflit que j’espère le plus court possible, une manifestation pour la paix, à Bruxelles, avec les musulmans, les chrétiens et tous les humanistes»… «Un appel à manifester que se garde pourtant bien de lancer le communiqué commun du CCOJB et du Forum», regrette Philippe Markiewicz, président de la Communauté israélite de Bruxelles.

«A partir du moment où l’actualité du Proche-Orient a une répercussion en Belgique, il est naturel que le CCOJB communique, réagit Joël Rubinfeld, coprésident du Parlement juif européen et ancien président du CCOJB. Eviter l’importation des violences n’exclut pas le débat d’idées, en Belgique, tant qu’il reste civil et courtois… Tout le monde commente l’intervention à Gaza, mais les Juifs seraient les seuls à devoir s’abstenir d’en parler? Ce prétendu devoir d’autocensure est surréaliste! Moi, je ne comprends pas que le communiqué du CCOJB puisse choquer. Je le trouve même plutôt tiède, puisqu’il présente l’action militaire israélienne comme “compréhensible” alors qu’elle est en fait totalement justifiée!»

Plus mesuré, Henri Gutman, président du Centre communautaire laïc juif (CCLJ), craint que le conflit perdure, dans la Bande de Gaza, et génère un regain d’actes antisémites en Europe et dans les rues de Bruxelles… «Ce qui est regrettable, c’est que ce conflit s’ajoute à une longue liste d’interventions militaires qui se sont révélées complètement inutiles, et qui ont multiplié les victimes civiles, des deux côtés. La seule solution, c’est la paix. Il importe aujourd’hui que les amis d’Israël et des Palestiniens – l’Europe et les Etats-Unis – redoublent d’efforts diplomatiques pour remettre les négociateurs autour de la table.»

Là, le discours s’éloigne du communiqué diffusé, vendredi par le CCOJB et le Forum, qui n’évoquait pas d’appel à la paix… «Certes, admet Henri Gutman. Mais nous avons travaillé dans l’urgence, vendredi matin, autour d’un texte de compromis avec le Forum, ce qui n’empêche pas d’autres organisations d’insister sur le nécessaire appel à la paix.»

De fait, lundi après-midi, le CCLJ s’associait au communiqué diffusé par l’organisation JCall (European Jewish Call for Reason): «Même si l’opération israélienne atteint les objectifs militaires qui lui sont assignés, elle ne pourra éviter le prochain round. Nous affirmons pour notre part que la fin de ce cycle infernal de violences, que subissent au premier chef les populations civiles des deux côtés, passe nécessairement par une reprise sérieuse des négociations entre le gouvernement israélien et l’Autorité palestinienne.»


Article de Ricardo Gutiérrez paru dans Le Soir du 20 novembre 2012