Récit d'un voyage dans les entrailles de la bête immonde à Riga, capitale de la Lettonie 364 jours par an, capitale des nostalgiques du Troisième Reich le 365ème jour, le 16 mars.

Depuis 1998, vétérans et supporters de la Légion lettonne - l'unité des Waffen-SS lettons mise sur pied en janvier 1943 par Adolf Hitler - défilent dans les rues de Riga le 16 mars de chaque année. 1.500 personnes ont défilé ce vendredi 16 mars 2012 dans la capitale lettonne, au rang desquelles des députés de la majorité et le co-président du parti d'extrême droite - membre de la coalition gouvernementale. Le chef d'Etat de la République de Lettonie en personne, le président Andris Berzins, a invité ses compatriotes à «rendre hommage» aux anciens combattants SS lettons et accusé ceux qui s'opposent à la marche de vouloir «humilier» la Lettonie.

Cette année, la section lettonne de l'ONG antifasciste World Without Nazism (WWN) dirigée par Joseph Koren a organisé à Riga, ce même 16 mars, une table ronde à laquelle ont pris part plusieurs organisations et activistes des droits de l'homme. J'étais à Riga pour y représenter le European Jewish Parliament (EJP) et dénoncer ce type de manifestations que l'on pensait désormais impossible, en tout cas dans l'Europe des 27 - la Lettonie est membre de l'UE depuis 2004 -, aux côtés notamment du vice-président de WWN et membre letton du EJP Valery Engel, du membre du Conseil de United Against Nazism Janis Kuzins, des membres du Parlement européen Tatjana Zdanoka (Lettonie) et Helmut Scholz (Allemagne), du député letton Aleksandrs Sakovsky, du directeur du bureau de Jérusalem du Simon Wiesenthal Center Efraïm Zuroff, de l'historien lituanien Dovid Katz, de l'initiatrice de la pétition internationale contre la marche des Waffen-SS lettons Monica Lowenberg et du co-fondateur du Forum Social autrichien Hermann Dworczak.

Arrivé sur place le 14 mars, je suis invité au débat diffusé le soir-même sur la télévision publique lettonne, débat traitant de la marche des Waffen-SS qui se déroulera à Riga deux jours plus tard. Et là, surprise et stupéfaction! Sur le plateau, à la droite du ministre letton de l'Intérieur, siège fièrement un ancien Waffen-SS. De surcroît, si les interventions pro-SS sont applaudies par un public enthousiaste, les interventions anti-SS sont, elles, accueillies par un silence réprobateur. Pis encore, durant ce débat retransmis en direct dans les foyers lettons, une jeune fille offrira timidement un bouquet de fleurs au Waffen-SS, lui exprimant sa gratitude pour les services rendus à la patrie avec une émotion d'autant plus désespérante qu'elle était empreinte d'une évidente sincérité...

Quant à moi, je prends la parole pour exprimer ma vive inquiétude face à la tenue de ce rendez-vous annuel en hommage aux Waffen-SS, soulignant que ce sont les Lettons qui devraient être les premiers préoccupés par le fait que chaque 16 mars, plane sur la belle ville de Riga l'odeur fétide du Troisième Reich. Je commente ensuite les propos du président Berzins pour dire que ceux qui humilient le peuple letton sont précisément ceux-là même qui soutiennent la marche de la Légion lettonne, et non le contraire. Je remets enfin à Raivis Dzintars, co-président du parti d'extrême-droite membre de la coalition au pouvoir, un ballotin de pralines Godiva, soulignant que mon pays, la Belgique, est connu dans le monde pour la qualité de ses chocolats, tandis que le sien, la Lettonie, est réputé à l'étranger pour sa marche des Waffen-SS. Cela me vaudra le sobriquet inoffensif de «Chocolate Man» de la part de certains marcheurs pro-SS lorsque, deux jours plus tard, je longerai leur cortège de la honte. Les insultes antisémites, le «sale chien belge» et les saluts nazis tout sourire que d'autres m'adresseront le seront moins.

Le lendemain, jeudi 15 mars, je me rends avec Valery Engel et Janis Kuzins chez l'Ombudsman de la République de Lettonie, Juris Jansons, pour lui faire part des préoccupations de l'EJP et lui demander d'intervenir dans le débat public. L'écoute est polie. Remise du ballotin de pralines de circonstance. Un communiqué de presse du bureau de l'Ombudsman se limitant à acter notre rencontre et nos inquiétudes tombera plus tard dans la journée. Service minimum.

Le reste de l'après-midi est consacré aux interviews avec les télévisions lettone et russe et à la découverte des joyaux architecturaux de la vieille ville de Riga. En fin de soirée, alors que l'heure H - H ici comme Hitler - approche, un clin d'oeil teinté de surréalisme vient clôturer la journée, sous les traits d'un clarinettiste qui interpréte sans en saisir la portée symbolique la chanson populaire yiddish Bei Mir Bist Du Shein, à une centaine de mètres seulement du monument qui quelques heures plus tard sera orné du blason des SS lettons.

Le 16 mars au matin, sur le coup de 9 heures, les participants à la table ronde de WWN déposent une couronne de fleurs ornée de la mention «À la mémoire des victimes du nazisme» au pied du Monument de la Liberté, avec l'accord des autorités municipales. Nous apprendrons un peu plus tard que le service d'ordre des «légionnaires» a recouvert la couronne avec l'emblème des Waffen-SS lettons avant même que n'arrive la procession des nostalgiques du Troisième Reich.

A 11 heures, la centaine de participants à la contre-manifestation autorisée se met en place derrière les haies de barrières Nadar qui encadrent l'allée centrale menant au monument. Revêtus pour certains de l'habit des prisonniers des camps d'extermination, les militants antifascistes brandissent des photos des crimes nazis. La procession fasciste en provenance de la cathédrale luthérienne de Riga n'étant pas encore arrivée sur les lieux, l'allée centrale n'est alors occupée que par les gros bras en tenue paramilitaire du service d'ordre de la Légion lettonne et par l'impressionnant dispositif policier - 1.200 au total, soit près d'un policier par manifestant - bordant les haies métalliques.

Conformément à l'information reçue un peu plus tôt, nous constatons que la couronne de fleurs en mémoire des victimes du nazisme est recouverte par le blason des Waffen-SS lettons. Empruntant l'allée centrale, je me dirige donc vers le Monument de la Liberté et, arrivé au pied de l'imposante colonne, je déplace l'emblème SS pour découvrir nos fleurs. C'est à ce moment que deux membres du service d'ordre de la Légion lettonne interviennent avec brutalité, remettent le blason SS sur la couronne et m'empoignent de part et d'autre. A quelques mètres seulement de nous, les dizaines de policiers assistant à la scène ne bronchent pas. A ce moment précis, je crains pour mon intégrité physique. Ce n'est que quelques instants plus tard, alors que les cameramen ameutés par le raffut rappliquent en nombre, qu'un officier de police se décide enfin à s'approcher de nous. L'effet est immédiat, mes deux «videurs» relâchent leur emprise. Quelques minutes plus tard, Joseph Koren et la député européenne Tatjana Zdanoka tentent à leur tour de retirer l'emblème nazi mais ils se heurtent à la même brutalité des gros bras fascistes et se mesurent à la même mollesse policière.

Après ces échauffourées, nous assistons impuissants à la procession des quelques 1.500 manifestants qui accèdent au pied du Monument de la Liberté pour l'orner de leurs fleurs du Mal. Emmenée par quelques vétérans SS, on retrouve dans la foule plusieurs députés de la majorité gouvernementale, le co-président du parti d'extrême-droite Raivis Dzintars et son député européen Robert Zile, des vieillards nostalgiques de l'ère nazie, des pères et mères de famille venus avec leurs enfants, des porte-drapeaux aux couleurs des organisations fascistes baltes, etc. L'affichage de la croix gammée étant prohibé en Lettonie - aussi paradoxal que cela puisse paraître - ce sont des bannières ornées de svastikas stylisées que l'on aperçoit ci et là.

Après avoir assisté à ce misérable spectacle, nous reprenons le chemin de l'hôtel situé à proximité du rassemblement SS pour y poursuivre notre table ronde. Les orateurs et experts se succèdent au micro. Ils dépeignent tous une situation préoccupante qui voit les tentatives de réhabilitation du nazisme proliférer dans plusieurs pays de l'Europe orientale. À 15 heures, nous faisons une pause déjeuner et je profite de cette respiration pour aller rendre visite au président de la communauté juive de Lettonie, Arkady Suharenko. Une rencontre chaleureuse qui contraste singulièrement avec les péripéties matinales.

Ce voyage en terre lettonne aura eu le mérite de me faire prendre conscience d'une réalité peu ou pas connue chez nous. Il faut vivre cette expérience pour comprendre que ce qui est inconcevable en Europe occidentale est d'une inquiétante banalité aux confins de l'Union européenne. Nous nous sommes tous réjouis de la chute du Mur de Berlin et de la libération des peuples d'Europe qui, un demi-siècle durant, ont vécu sous le joug du totalitarisme soviétique. Cet enthousiasme ne doit pas pour autant nous faire perdre de vue la raison d'être de l'Europe et la promesse du «Plus jamais ça!» qui a inspiré ses Pères fondateurs. Un Etat dont les plus hautes autorités encouragent l'hommage au Troisième Reich n'a pas sa place dans la famille européenne. Il est salutaire de le rappeler au gouvernement letton et à ses 26 homologues de l'Union.

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